Sésame #1 – Epic Fury : ce que les noms d’opérations militaires disent du pouvoir
Victoria Mbele
- Temps de lecture : 11 min
Sésame est notre newsletter bi-hebdomadaire consacrée au pouvoir des mots et aux mots du pouvoir par Raphaël Haddad, fondateur et directeur associé de l’agence Mots-Clés et Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication.
J’ai failli choisir la mystérieuse « fusion technique » comme expression du moment, ou comment, lors d’une campagne électorale, choisir un nouveau mot pour faire de très vieilles choses. Mais, sur la bonne idée de mon associée Emilia Capitaine dont je salue le retour à l’agence après quelques mois de pause, nous allons nous intéresser aux mots de la guerre.
Dans cette édition, je pars donc d’un mot, ou plutôt de deux : Epic Fury. Un nom d’opération militaire, parmi d’autres. Mais derrière lui, une mécanique bien plus large : celle par laquelle les mots racontent la guerre et tentent d’en fixer la mémoire.
On le sait, nommer n’est jamais neutre. C’est vrai dans la guerre, où les mots claquent avant les armes. C’est tout aussi vrai dans nos organisations, nos institutions, nos projets. Derrière chaque « plan », chaque « programme », chaque « transformation », il y a un choix de vocabulaire qui engage une vision, qui distribue des rôles, qui dit un enjeu, ou au contraire, l’occulte.
C’est ce que, dans le jargon de l’agence, et dans la suite des travaux d’Olivier Reboul consacrés aux idéologies, nous appelons le « sacré exhibé » et le « sacré caché » de toute mission de communication.
À l’agence, nous éprouvons chaque jour ce pouvoir des mots et des récits dans les missions que nous menons, qu’il s’agisse de transition hydrique, d’économie circulaire, de campagnes politiques ou encore de recherche sur les ingérences informationnelles. Partout, la même question revient : comment nommer pour mobiliser ? Comment dire sans neutraliser, ou au contraire pour neutraliser ? Comment faire des mots d’autres choses que des instruments de lissage, alors que c’est la vocation première du discours institutionnel ?
Entre projets engagés, collaborations qui se poursuivent et nouvelles dynamiques collectives, nous avons vu à quel point les mots restent notre balcon préféré pour observer et accompagner les transformations du monde.
Bonne lecture !
Epic Fury : ce que les noms d’opérations militaires disent du pouvoir
Les guerres ne commencent pas par des missiles. Elles commencent par un nom.
Ces noms, qu’ils soient mystérieux ou grandiloquents, sibyllins ou transparents, font partie intégrante de la guerre, pardon, de l’opération, dès lors qu’elle se déploie. Courts et mémorisables, ils proposent un cadrage, signalent une intention, ou au contraire brouillent les pistes. Ils sont, avant même le premier coup de canon, des actes de langage.
Après Rising Lion, l’opération israélienne contre les capacités nucléaires de l’Iran de juin 2025 requalifiée Guerre des 12 jours par Donald Trump pour en précipiter la fin, voici Epic Fury, nom de l’opération américano-israélienne contre le régime des mollahs.
Mais au fait, qui décide du nom d’une guerre ? Selon quels critères ? Et qu’est-ce que ces choix révèlent ?
Après le bureau des légendes, le bureau des mots
La mécanique est moins romanesque qu’on ne l’imagine. Dans la plupart des armées modernes, les noms sont proposés par les services de planification opérationnelle, puis validés par la chaîne de commandement, jusqu’au chef d’état-major, et parfois, comme dans le cas d’Epic Fury, jusqu’à la Maison-Blanche.
Par exemple, en France, c’est l’État-Major qui prépare des noms, qui sont ensuite présentés à l’exécutif. Aux États-Unis, il existe même une banque de mots prédéfinis dans laquelle les services piochent pour générer des combinaisons à deux termes. L’objectif est d’éviter les noms trop politiques, trop explicites, ou offensants. On se souvient par exemple, du précédent Infinite Justice rebaptisé en urgence après le 11-septembre, car jugé inconvenant.
On peut finalement repérer cinq champs sémantiques récurrents dans les noms d’opérations militaires, au point qu’il est facile de constituer un générateur de noms de guerre.
Vertus morales : liberté, justice, constance, honnêteté
Éléments naturels : ouragan, désert, barkhane, fer, plomb, turquoise
Animaux et symboles : serval, faucon, lion, renard, épervier, barracuda
Protection : bouclier, gardiens, sentinelle
Puissance brute : colère, furie, tonnerre, dévastation
Epic, lui, appartient à un sixième registre émergent, celui de l’épopée. Il prépare la mise en récit pour les opinions publiques. Et c’est ce qui le rend si intéressant.
Du nom-masque au nom-drapeau
Pendant longtemps, nommer une opération militaire, c’était d’abord la dissimuler. Par exemple, Overlord, nom de code du débarquement en Normandie, était délibérément elliptique. Le nom était un masque.
Avec Epic Fury, c’est l’inverse qui prévaut. Le nom est brandi comme un drapeau. Il doit véhiculer une intention politique et anticiper le jugement de l’histoire.
Cette évolution suit une logique médiatique évidente : dans un monde où chaque opération sera scrutée en direct, le nom opère comme le premier message.
Cette évolution trahit peut-être une hybridation culturelle inattendue avec l’univers des jeux vidéo. Pendant vingt ans, les studios ont nommé leurs titres de guerre en s’inspirant du vocabulaire militaire : Call of Duty, Operation Flashpoint, Ghost Recon. La fiction imitait la réalité. Puis le mouvement s’est inversé : ce sont désormais les opérations militaires réelles qui ressemblent à des titres de jeux vidéo ou de séries TV. Epic Fury aurait parfaitement pu être le nom d’un nouvel opus de Call of Duty. La fiction n’imite plus la réalité, elle la précède.
Des noms vecteurs de culture
Les critères de nomination ne sont pas universels. Ils reflètent des cultures nationales, des imaginaires collectifs, des fondations symboliques. Des mythologies.
Les opérations israéliennes recourent fréquemment à des références bibliques : Plomb durci, Raisins de la colère (tiré du Livre de l’Exode), Pilier de défense ou Rising Lion (tiré d’un verset de la Torah). Par leur profondeur culturelle, ces noms ancrent l’action militaire israélienne dans un récit eschatologique et légitimant.
La France laïque fait des choix différents, mais pas moins signifiants. Serval, un félin agile et endémique des zones arides pour l’intervention au Mali. Il évoque la précision plus que la puissance. Sentinelle pour l’opération intérieure post-attentats : un mot de vigilance sobre, sans emphase, presque civil. Ces choix discrets sont en fait des choix politiques.
Mais ce qui traverse toutes ces cultures, c’est l’impératif de concision. Un mot, deux au maximum, rarement trois. Il faut faire court pour faciliter la reprise médiatique et l’installation du terme dans l’opinion.
Et « opération », alors ?
Tous ces noms s’accompagnent d’un mot qu’on a fini par ne plus remarquer tellement il s’est banalisé : opération.
Ce terme a une vocation institutionnelle : il installe un discours de technicité, de maîtrise, de processus contrôlé. Il rapproche surtout la guerre de la médecine. En santé, une « opération » est une intervention nécessaire et ciblée. Employer ce vocabulaire pour désigner un acte de guerre engage un glissement sémantique puissant : la violence devient clinique. Ce n’est pas un hasard si l’on parle aussi de frappes « chirurgicales ».
Epic Fury concentre, à lui seul, toute cette tension : la fureur assumée (Fury), mais élevée au rang d’épopée (Epic). La violence, mais sublimée en destin. La guerre, mais présentée comme un acte cathartique.
Les noms d’opérations ne décrivent pas la guerre. Ils la racontent et la légitiment.
La com’ corporate s’inspire aussi des états-majors !
Dans une circulation de références virilistes, nombre d’entreprises ont emprunté aux armées le naming épique des crises.
Observons par exemple la sémantique de grands plans de transformation : Phoenix (SANOFI), projet Comet (coucou MAIF !), Plan Titan, Odyssey. Un ou deux mots. Un nom propre ou une métaphore de puissance. Une promesse de dépassement. La structure est identique aux noms d’opérations militaires. L’intention aussi : il s’agit de mobiliser, de donner un cap, de transformer une décision en aventure collective.
Le parallèle va plus loin encore. Comme les états-majors, les directions générales ont compris qu’un bon nom de projet devait remplir plusieurs fonctions simultanées : fédérer les équipes autour d’une identité commune, cadrer la perception en interne comme en externe, neutraliser la conflictualité, exactement comme le mot « opération » neutralise la violence. Le discours institutionnel, par nature, est un discours sans adversaire.
Aussi, la prochaine fois qu’une agence vous proposera de baptiser votre transformation, posez-vous ensemble cette question : qui cherchons-nous à mobiliser par ce nom ? C’est souvent un bon point de départ pour susciter des évocations.
Entretien avec Frédéric Encel : « avant les missiles, il y a les mots »

Frédéric Encel est géopolitologue et enseignant à Sciences Po. Nous nous connaissons depuis longtemps. J’aime sa culture politique immense et son style clair et mordant. Et si vous ne l’avez pas encore lu, je vous encourage à vous procurer son formidable La guerre mondiale n’aura pas lieu : les raisons politiques d’espérer paru chez Odile Jacob l’année dernière. Il revient pour Sésame sur les manières dont les guerres et les armes sont nommées
Raphaël Haddad (RH). J’ai choisi Epic Fury comme expression du mois. Ce qui m’a frappé, c’est qu’avant même les missiles… il y a le nom.
Frédéric Encel (FE). Une guerre aujourd’hui est hybride : il y a les moyens militaires classiques, le cyber, le renseignement… et il y a le langage. La sémantique, la rhétorique, la scénographie, tout cela fait partie intégrante du conflit. Le nom d’une opération, c’est déjà une manière d’agir.
RH. C’est-à-dire ?
FE. Un nom public sert à mobiliser, à créer de l’énergie nationale. Et en même temps, c’est un message envoyé à l’adversaire. Quand vous appelez une opération Tempête, Fureur ou Liberté, vous dites une intention.
RH. Mais alors, qui choisit ces noms ? En France, par exemple, on m’a dit que c’était l’EMA qui proposait des noms à l’exécutif.
FE. Il existe effectivement des circuits : des propositions de l’état-major, parfois une validation politique. Mais il ne faut pas imaginer quelque chose de parfaitement linéaire. Dans l’histoire, il y a des cas où les noms sont donnés sur le terrain, je pense, par exemple à Leclerc à Koufra, puis entérinés après coup. Et il arrive aussi qu’on rebaptise, notamment pour des raisons politiques, une fois l’opération réussie. Et puis, il y a toujours deux noms. Le nom de code qui est très caché, très fonctionnel et peut ensuite passer dans la mémoire. Et puis le nom public, qui lui relève davantage de la « propaganda » au sens noble et anglo-saxon du terme.
RH. Et dans le cas d’Epic Fury, alors ?
FE. (sourire) Disons-le franchement : c’est un peu infantile. Quand vous regardez certains noms récents, notamment côté américain, vous êtes plus dans l’univers des comics que de la grande stratégie classique, qui consiste à choisir des noms de figures historiques ou des symboles mythologiques, comme pour les armes de l’armée française (Leclerc, Foch, Charles de Gaulle, etc.) ou encore le récent France Libre.
RH. Depuis quand nommons-nous les guerres ?
FE. Si vous remontez dans le temps, au Moyen Âge, par exemple, il n’y a pas de noms. On parle de batailles, et elles portent le nom du lieu : Bouvines, Azincourt… Pourquoi ? Parce que les affrontements sont courts. Une bataille médiévale, c’est quelques dizaines de minutes, quelques heures tout au plus ! C’est avec la modernité, et surtout à partir de Napoléon, que la guerre devient une affaire de planification, et donc de nomination pour mobiliser dans le temps long.
RH. J’ai émis l’hypothèse que nous étions passés de « noms masques », faits pour occulter à des « noms drapeaux », faits pour mobiliser. Qu’en penses-tu ?
FE. L’idée est intéressante. Je nuancerai simplement : les noms strictement opérationnels restent des masques. Mais les noms publics, eux, fonctionnent de plus en plus comme des leviers de mobilisation. Pas des « drapeaux » au sens où ils ne sont pas toujours investis d’une forte dimension identitaire nationale, mais comme des leviers.
RH. Avec des styles nationaux assez marqués tout de même ?
FE. Oui. Les Français sont plutôt sobres, dans une forme de mythologie républicaine. Mais regardez nos opérations en Afrique : Manta, Épervier, Turquoise… on passe aux animaux, aux couleurs, à la nature, dans une volonté d’inscription à des références locales. De la même manière, les Israéliens, eux, ont longtemps utilisé des références bibliques pour se réancrer dans une histoire longue. Le Merkava par exemple, qui est le char moderne israélien, fait référence aux chars de Josué dans la Bible. Pareil pour l’opération Badr côté égyptien, pour nommer le franchissement du canal de Suez en 1973 : Nasser va chercher une référence majeure de l’islam, une victoire fondatrice pour les musulmans, pour s’ancrer dans une histoire longue.
RH. Au fond, tous ces noms disent quoi ?
FE. Ils disent dans quel imaginaire vous vous inscrivez. Et aujourd’hui, cet imaginaire est mythologique, bien sûr, mais aussi médiatique et spectaculaire. Et il s’agit toujours d’impressionner, de mobiliser ou de contraindre. Bref, de faire la guerre, avec toutes les armes dont on peut disposer, y compris la dimension sémantique et psychologique.