Sésame #11 – Assertivité : quand la thérapie gagne le bureau
Victoria Mbele
- Temps de lecture : 11 min
Sésame est notre newsletter consacrée au pouvoir des mots et aux mots du pouvoir par Raphaël Haddad, fondateur et directeur associé de l’agence Mots-Clés et Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication.
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« Assertivité » vient d’entrer au Larousse. En 2026, soixante-dix ans après sa naissance dans les cabinets de psychologues américains. Un mot qui a mis du temps à arriver, et qui n’arrive jamais seul : il porte avec lui toute une manière de lire le monde, où les blocages se règlent en travaillant sur soi plutôt qu’en interrogeant ce qui nous entoure.
J’en parle cette semaine avec la talentueuse Emanuelle Girsowicz, fondatrice de Message-Lab. Elle accompagne des startups dans leur positionnement et observe à ce titre depuis des années comment le vocabulaire Corporate circule d’une culture à l’autre. Sa formule m’a marqué : le vocabulaire psychologique est devenu, dit-elle, « la nouvelle langue du pouvoir ».
Vous trouverez dans cette édition son interview, la vidéo qui l’accompagne, et un texte sur ce que j’appelle les lectures uniques : cette tentation de choisir un seul camp, psychologique ou systémique, pour expliquer ce qui, presque toujours, relève des deux.
Je pars bientôt pour une année de recherche. L’occasion, avant de partir, de me poser cette question simple : qui, au fond, décide des mots qu’on nous apprend à employer sur nous-mêmes ?
Bonne lecture !
Emanuelle Girsowicz : « Le vocabulaire psychologique est la nouvelle langue du pouvoir. »

On parle beaucoup d’assertivité. Mais d’où vient ce mot, et qui l’exporte ? Emanuelle Girsowicz, fondatrice de Message-Lab et lectrice de Sésame, circule entre trois cultures, israélienne, américaine et française. Elle observe depuis des années comment les concepts psychologiques voyagent d’une langue à l’autre et ce qu’ils laissent en chemin. J’ai engagé avec elle une conversation passionnante sur les mots et le pouvoir. Et sur ce que cela dit de nous que le Larousse ait attendu 2026 pour enregistrer un mot né en 1970 !
[Raphaël Haddad]. Le mot « assertivité » est né dans les cabinets de psychologues américains dans les années 1970. En cinquante ans, il a quitté la clinique pour s’inviter dans les entreprises, les écoles, les couples. Comment expliques-tu cette trajectoire ?
[Emanuelle Girsowicz]. Le vocabulaire psychologique s’est invité dans le langage quotidien avec l’essor du développement personnel, dans les années 1980. Le phénomène culturel américain emblématique, c’est The Oprah Winfrey Show. C’est ce que les chercheurs appellent la therapeutic culture : une culture où la thérapie colonise progressivement le langage et notre vision du monde. Une tendance qui s’est encore accélérée avec le Covid.
[RH] En français, « assertivité » est entré au Petit Robert en 2016 et au Larousse seulement cette année, cinquante ans après ses origines. Est-ce un retard ou une spécificité culturelle ?
[EG] Le moment et la forme du passage d’une culture à l’autre sont toujours révélateurs. En règle générale, le vocabulaire psychologique s’ancre d’abord dans les cultures anglo-saxonnes, et arrive plus tard en Europe. Ce qui change parfois, c’est la formulation : en France, on préfère, par exemple « bienveillance » à « bonté », qui serait pourtant la traduction littérale de la kindness et que l’on rencontre partout aux USA. Parce que la bonté sonne soit chrétien, soit naïf ! Le concept voyage, mais il se reconfigure pour éviter des résonances indésirables.
[RH] Ce glissement vers le psychologique, c’est aussi un glissement moral, parfois. Tu observes cela comment ?
[EG] Tout à fait ! On est passé d’une binarité morale (right / wrong) à une binarité psychologique (safe / unsafe – supportive/unsupportive). C’est un mouvement de fond, et c’est définitivement une influence de la culture anglo-saxonne. Ce qui dit quelque chose sur la façon dont nos sociétés veulent désormais régler leurs conflits : en les dépolitisant, en les individualisant.
[RH] C’est justement la tension que j’explore dans ma vidéo cette semaine : lecture psychologique contre lecture systémique. Cette tension est-elle universelle ou culturellement située ?
[EG] Dans les cultures très individualistes, comme les États-Unis, la lecture psychologique l’emporte. Trump qualifie volontiers ses opposants de crazy or sick : ce sont des termes de psychologie, pas d’analyse politique. En France, la lecture systémique garde davantage de légitimité.
[RH] Derrière la circulation de ces mots, il y a aussi des enjeux économiques et politiques considérables. La santé mentale, c’est un marché et un terrain de pouvoir, non ?
[EG] Absolument. Le vocabulaire psychologique est la nouvelle langue du pouvoir ! Je vis dans un pays où 3 millions d’habitants se définissent comme en état de choc post-traumatique, pour 16 000 thérapeutes disponibles. L’écart est tel que des solutions alternatives explosent : applications de méditation, plateformes numériques, nouvelles thérapies médicales développées aux États-Unis et en Amérique du Sud, qui n’ont pas encore d’autorisation en Israël ou en Europe et qui génèrent déjà un tourisme médical. À l’échelle mondiale, c’est un marché de 265 milliards d’euros en croissance de 4 % par an, avec un segment numérique qui progresse de 20 % par an. Celui qui s’approprie le champ lexical de ce domaine s’approprie aussi une part de ce marché. Tu es bien placé pour savoir que les entreprises qui imposent leur mot dans le débat de société gagnent une position d’autorité qu’ils peuvent ensuite monétiser. L’OMS a parlé de la dépression anxieuse comme « pandémie du XXIe siècle ». Derrière cette formule, il y a une bataille économique et politique qui ne fait que commencer.
[RH] La diffusion mondiale du mot « assertivité », est-ce une bonne nouvelle, en ce qu’elle signale une attention universelle à l’autonomie des individus, ou plutôt de l’hégémonie culturelle américaine déguisée en outil de développement personnel ?
[EG] Les deux, sans doute. L’assertive communication est utile, elle s’applique aussi bien à quelqu’un qui te double dans une file d’attente comme tu l’évoques dans ta vidéo, qu’à une négociation dans le couple. Mais ce que je note, c’est que nos échanges sociaux s’orientent vers quelque chose de plus transactionnel. C’est définitivement une influence anglo-saxonne. Que ce soit une bonne ou une mauvaise nouvelle dépend de ce qu’on pense de la transactionnalisation des relations humaines !
[RH] Quels mots du champ psychologique vois-tu entrer dans nos usages en ce moment ?
[EG] Tout un champ lexical issu du diagnostic psychiatrique est en train de passer dans le langage courant : bipolarité, narcissisme, TDAH. Les enfants dans les cours de récréation ne se traitent plus de « débiles », par exemple, ils se traitent d’« autistes ». On a une soif d’étiquettes précises, une envie de cataloguer, de diagnostiquer. D’ailleurs, l’« autophobie » est entrée au dictionnaire l’année dernière : elle désigne la peur d’être seul avec soi-même, le vide intérieur. C’est la nausée sartrienne, mais avec les mots psychologisants de 2026 !
Assertivité : émancipation ou dépolitisation ?
Le texte qui suit est la transcription approximative de la vidéo proposée en ouverture de cette édition. J’écris d’abord mes textes, avant qu’ils ne soient tournés et montés. Aussi, il y a parfois des différences entre la version écrite et celle diffusée.
Si on vous dit « apprends à poser tes limites » dans un entretien au boulot, méfiez-vous ! c’est souvent un piège !
« Assertivité » vient d’entrer au Larousse. En 2026. Franchement… il était temps !
Parce que ce mot, ça fait soixante-dix ans qu’il tourne, dans les cabinets de psy, dans les formations commerciales et RH, dans les bouquins de développement personnel qui s’empilent sur les tables de nuit des managers.
Mais aujourd’hui je vais vous dire un truc qu’on vous dit rarement sur ce mot.
C’est qu’il est à double fond.
À la base, dans les années 1950, c’est un outil thérapeutique. Des psys américains, Andrew Salter, Joseph Wolpe, constatent que des gens souffrent parce qu’ils n’osent pas s’affirmer. Ils gardent tout pour eux. Frustration. Anxiété. Silence. La solution ? Apprendre à dire non. Poser ses limites. Exprimer ses besoins sans agressivité, sans soumission.
C’est beau. C’est utile. Et ça marche !
Puis arrivent les années 70. Les grandes hiérarchies vacillent : l’autorité parentale, religieuse, professionnelle. La question ne devient plus « comment obéir ? » Elle devient : « Comment interagir ? »
En sociologie, c’est l’époque d’un grand tournant. On bascule de questionnements sur le sujet à des questionnements sur la relation.
Et là, l’assertivité quitte le cabinet des psys. Elle entre dans les entreprises, dans les écoles. Même dans les couples.
Et c’est là que ça devient intéressant.
Parce que derrière ce joli mot se cache une idée très puissante, mais aussi un peu trop commode pour être honnête : Si vous apprenez à mieux communiquer, alors beaucoup de vos problèmes disparaîtront.
Parfois, c’est vrai. Essayez l’assertivité lorsque quelqu’un vous double dans une file d’attente, ou vous culpabilise. L’assertivité vous donne un ensemble de techniques formidables pour tenir votre position sans escalader ni capituler.
Mais parfois… c’est faux. Et c’est même un peu dangereux.
Exemple. Une femme est interrompue en réunion. On lui suggère de « travailler son assertivité ». Mais peut-être que le vrai sujet, c’est la culture de la réunion ?
Une infirmière est épuisée. « Pose mieux tes limites », lui suggère-t-on. Peut-être que l’enjeu serait plutôt de recruter, non ?
Un salarié en période d’essai n’ose pas contredire son supérieur. Manque de confiance en lui ? Ou plutôt rapport de dépendance dans un moment précaire ? Ce qui serait pour le coup une attitude tout à fait rationnelle et avisée.
L’assertivité peut être un outil d’émancipation. Mais elle peut aussi être un outil de… dépolitisation. Elle aide à sortir du silence. Mais elle peut faire oublier pourquoi ce silence existe.
En linguistique, on appelle ça un mot-écran : un terme qui semble neutre, technique, mais qui porte en lui des choix de société. On dit en sciences humaines qu’il les « naturalise ». Les rend évidents. Difficiles à interroger.
L’assertivité n’est pas seule dans ce cas. C’est toute une famille de mots issus de la psychologie qui ont fait ce voyage, de la résilience au burn-out, des pervers narcissiques au trauma, de l’empathie à la charge émotionnelle. Des mots qui psychologisent, mais qui parfois, sans qu’on le remarque, dépolitisent.
Mais revenons à notre mot du jour. La question pratique à se poser est simple : quand quelqu’un autour de vous « manque d’assertivité »… demandez-vous comment l’aider à changer, mais interrogez en même temps le contexte dans lequel son manque d’assertivité opère.
Un environnement où l’on peut parler franchement, ça n’est pas qu’une question de formation individuelle. Ça se construit aussi !
Assertivité : halte aux lectures uniques !
Il y a une polémique qui revient à chaque fois. D’un côté, les tenants du : « Travaille sur toi. Aie confiance en toi. Résilience. Assertivité. » De l’autre, ceux qui proclament : « Non, le problème, c’est le système. Le patriarcat. Le capitalisme. Les structures. »
Prenons par exemple le gouvernement qui annonçait récemment un plan santé mentale pour les jeunes. Cellules d’écoute. Formations à la résilience. Applis de méditation. Une partie de l’opinion applaudit. L’autre s’exclame : « Vous leur apprenez à mieux supporter un monde cassé plutôt qu’à le réparer. »
La dispute est lancée. Elle fera les joies de Cnews et de la presse d’opinion. Parce que les deux camps se regardent comme si l’autre était idiot. Spoiler : je crois qu’ils ont tous les deux tort. Et les deux raisons.
Le problème, c’est qu’on transforme ces lectures complémentaires en camps opposés. Or, les phénomènes humains n’ont presque jamais une seule cause !
Alors voici une idée simple, que j’ai rencontrée lorsque je me suis intéressé il y a quelques années au problème de harcèlement moral et sexuel dans l’entreprise. Et je trouve qu’elle fonctionne bien pour analyser ce type de sujets.
Les structures expliquent la fréquence d’un problème. Les individus, eux, expliquent leurs variations.
Par exemple, si 70 % d’une équipe est épuisée, c’est bien sûr un problème d’organisation. Si, dans cette même équipe, certains vont mieux que d’autres, alors les différences individuelles comptent aussi.
Les deux niveaux sont vrais. Mais ils ne répondent en fait pas à la même question.
Le vrai danger, c’est quand une seule grille prétend tout expliquer.
Quand tout devient psychologique… on transforme les injustices en enjeux de développement personnel. Mais quand tout devient exclusivement politique… alors, on nie les marges de manœuvre individuelles !
Dans un cas, on produit de la culpabilité. Dans l’autre, on entretient de l’impuissance.
Et je vais vous faire une confidence : la culpabilité comme l’impuissance revient au même : les deux sont tout aussi paralysants !
Alors, comment naviguer, comment savoir où est le vrai ? Pour moi, un seul critère suffit souvent : est-ce que l’individu a une marge de manœuvre réelle dans cette situation ?
Si oui, la lecture psychologique est pertinente. Travaillez l’assertivité, la posture, la communication. Sinon, lui demander de « mieux s’affirmer » devient une injonction paradoxale. Cruelle, même.
Alors, avant de proposer ou de participer à une formation « gestion du stress », demandez-vous d’abord à quel niveau un changement produirait un effet maximal. Individuel ? Relationnel ? Organisationnel ? Ce n’est pas la même chose, et ce n’est pas le même coût.
Penser avec un seul œil, ça donne une bonne vision du détail. Mais ça supprime la profondeur de champ. La maturité intellectuelle c’est peut-être juste ça : garder les deux yeux ouverts !