Sésame #15 – Blocus, quand les mots préparent la violence.
Thibault Carreau
- Temps de lecture : 9 minSésame est notre newsletter consacrée au pouvoir des mots et aux mots du pouvoir par Raphaël Haddad, fondateur et directeur associé de l’agence Mots-Clés et Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication.
En 2006, j’étais encore étudiant et opposé au CPE (Contrat Première Embauche). Je me souviens d’avoir ferraillé avec les bloqueurs, qui entendaient imposer leur point de vue à ceux qui voulaient aller en cours. J’étais opposé à cette réforme, mais n’aurais jamais accepté qu’on me ferme la porte de l’université au nom de mes propres convictions. Vingt ans plus tard, une pratique illégale est devenue un mode d’action privilégié : le blocus s’est banalisé.
C’est donc ce mot que j’ai voulu comprendre dans cette édition. Depuis Abu Dhabi, où je vis cette année, j’ai remonté sa généalogie dans le cadre des mobilisations lycéennes. J’y ai appris que c’était initialement une expression de journalistes, jamais avares de métaphores frappantes, avant de devenir le mot d’ordre des mobilisations lycéennes. Ce glissement est éloquent : choisir un mot de la guerre indique une radicalité supplémentaire. Un blocage entrave, mais un blocus assiège.
Puis, j’ai mis ce mot à l’épreuve du réel, auprès d’une proviseure et élue syndicale qui y fait face chaque matin. J’ai entendu dans son récit éclairant une banalisation de la violence sous trois formes : celle que subissent des lycéens immanquablement nassés en manifestations ; celle de casseurs venus pour en découdre ou pour piller ; celle, enfin, de lycéens mettant le feu à leurs établissements, dont la résolution nouvelle inquiète.
Nommer, c’est adopter un point de vue. Cette édition m’a rappelé autre chose de plus important encore : les mots ne font pas la violence, mais ils peuvent lui faire de la place.
Une nouvelle, enfin : je rejoins Stratégies comme contributeur régulier. Mon premier papier, consacré à « blocus », est à retrouver sur leur site et en première partie de cette newsletter.
Bonne lecture ou bon visionnage,
Raphaël Haddad
« Blocus » ou « blocage » ? Quand le mouvement lycéen tient à un mot.
Les lycéens ne disent plus « blocage », mais préfèrent désormais parler de « blocus ». Pour les institutions comme pour les dirigeants, ce choix n’est pas anodin.
Les mots ne décrivent pas la réalité, ils la produisent. Le mouvement lycéen qui traverse la France depuis quelques semaines en offre une démonstration éloquente. Il suffit d’une story postée sur Snapchat : « Demain, blocus », pour qu’au matin, un lycée soit fermé. « Sésame » ouvrait la caverne ; « blocus » la referme.
Ce terme vient de loin. Emprunté au néerlandais au XVIᵉ siècle, « blocus » désigne d’abord un fortin, puis l’encerclement d’une ville que l’on veut faire plier. C’est un moyen de la guerre, encore utilisé dans nombre de conflits. Avant de parler de « blocus », les jeunes manifestants tenaient au XXᵉ siècle des « piquets de grève » par emprunt aux mouvements ouvriers, puis des « barrages filtrants » en Mai 68 ; dans les années 80, les étudiants « occupaient », préférant les campus aux blocus.
Dans le contexte des mouvements lycéens, ce mot n’a pas été forgé par la culture militante, mais est venu aux jeunes par la presse. La première occurrence recensée date de mai 83 : Le Monde décrivait des étudiants grévistes niçois qui « imposent un blocus » à leur faculté. On le retrouve ensuite sporadiquement en 94, pour décrire les manifestations contre l’éphémère Contrat d’insertion professionnelle. Puis, de plus en plus fréquemment, au début des années 2000, toujours sous la plume de journalistes, rarement dans les citations de manifestants. C’est lors de la mobilisation contre la loi Fillon en 2005, puis en 2006 contre le CPE [contrat première embauche] que les lycéens s’en emparent vraiment. Depuis, ce terme accompagne immanquablement les mouvements lycéens.
Mot de mécanicien contre mot des conflits
Or, le choix de ce mot change tout. Le ministère l’évite soigneusement : il recense des établissements « perturbés », concède au mieux des « blocages ». Blocage est un mot de mécanicien : il décrit une panne, sans auteur et sans objectif. On dit en linguistique qu’il « naturalise », rend évident, désamorce la charge politique. Blocus est un mot des conflits : il suppose un assiégeant et un assiégé. Il charrie aussi une exigence : on ne lève un blocus qu’en échange de quelque chose. En bref, un blocage survient, mais un blocus se décide.
Le linguiste Paul Siblot l’a théorisé : un nom ne désigne jamais la chose en soi, mais notre rapport à elle. Dire « blocage », c’est parler depuis le bureau du proviseur ou des dorures des ministères ; clamer « blocus », c’est s’exprimer depuis la barricade. En changeant de mot, les lycéens changent de statut : d’élèves qui manquent les cours, ils deviennent une force structurée, qui négocie avec l’État.
Pourquoi ce glissement ? Le politiste Robi Morder, spécialiste des mouvements lycéens, avance une explication qui devrait intéresser les dirigeants : il est devenu presque impossible, pour des lycéens, de tenir une AG sans l’autorisation de l’administration. Voici donc qu’ils ne délibèrent plus dedans, mais bloquent devant. Tout bénef pour les moins hardis et l’apparente homogénéité des mouvements : si tout le monde est dehors, personne n’est de fait absent. Personne ne peut donc être sanctionné.
S’en dégagent deux leçons pour ceux qui prennent la parole au nom d’institutions. La première : nommer une contestation, c’est déjà y répondre. Si vous n’employez pas le même mot que ceux qui la portent, vous ne parlez pas de la même chose, et le dialogue échoue, avant même d’avoir commencé. La seconde, que les communicants de crise savent bien : fermer les lieux de parole ne fait pas taire les contestations. Elles sortent, se postent aux portes ou dans les travées et se trouvent un nom plus dur encore.
Une institution qui ne reconnait que des blocages finit bien souvent par affronter des blocus.
Ce texte a également été publié dans la revue Stratégies parue le 21/10
Carole Zerbib : « Le blocus fait la jonction entre mobilisations et assauts. »
J’ai interrogé Carole Zerbib, une proviseure qui fait face à ces blocus chaque matin depuis quelques semaines. Elle dirige depuis 2023 le lycée des métiers Nicolas-Louis Vauquelin, à Paris. Passée par le lycée Voltaire et la Seine–Saint-Denis, formée en science politique et en linguistique, elle siège à l’exécutif du SNPDEN-UNSA, premier syndicat des personnels de direction de l’Éducation Nationale.

Devant votre lycée, quel mot employez-vous : « perturbations », « blocus », « blocages » ?
Les élèves parlent de « blocus ». Pour moi, ce terme indique une intention préoccupante : c’est un mot militaire, qui veut dire qu’on empêche totalement l’accès à un lieu. Or, il est interdit de bloquer l’accès à un service public. Je préférerais qu’ils parlent de « blocages » ou de « blocages filtrants ». Mais qu’ils disent « blocus » signifie bien quelque chose : dans leur tête, il s’agit d’empêcher tout le monde d’entrer. Je leur dis : « Vous avez le droit de manifester, mais il y a aussi un droit à l’éducation, et ceux qui veulent entrer, ou sortir d’ailleurs parce qu’il y a des familles qui vivent au sein de certains établissements, doivent pouvoir le faire. » Sans être mis en danger.
Ce mot traduit-il un durcissement des mobilisations ?
Oui, il exprime une forme de radicalité. Et c’est le terreau idéal pour le passage à l’étape d’après : la violence.
Vous employez aussi un autre mot issu du vocabulaire militaire : l’assaut.
Parce que mon établissement, comme d’autres, en a subi ! On jette des poubelles, des bouts de bois, des canapés, des armoires. On répand un liquide inflammable, qu’on a apporté volontairement, ce qui atteste une préméditation, et on y met le feu. On ajoute des vélos électriques, parce qu’on sait que les batteries au lithium peuvent exploser. On est passé du blocage au blocus, et désormais à l’assaut. Le premier assaut n’était pas le fait de mes élèves ; ensuite, j’en ai eu tous les jours, y compris avec eux. J’en reste sidérée. Le lycée, c’est leur deuxième maison !
Comment le justifient-ils ?
Ils ont l’impression d’être dans un mouvement qui banalise cette forme d’action : « ça se fait partout ». La violence et la mise en danger d’autrui deviennent un mode d’expression légitime : « puisque, par les mots, on ne nous entend pas, alors il faut utiliser autre chose », disent-ils, par exemple. Mais derrière cette violence, il n’y a pas toujours de revendications.
Le blocus est une technique de siège. Alors, qui est l’assiégé ?
D’abord, leurs camarades qui veulent entrer : c’est une façon de les prendre en otage. J’ai vu des élèves hués, conspués, parfois malmenés parce qu’ils voulaient aller en cours. On est forcément d’un côté ou de l’autre. Ensuite, les personnels, et même des familles, car il y a des logements de fonction dans les établissements. Un collègue, proviseur d’un grand lycée parisien, a découvert à cinq heures du matin que toutes les issues avaient été bouchées à la mousse expansive. Je me dis que ce n’est pas le personnel qu’on vise, mais l’État : le chef d’établissement en est le représentant le plus proche.
Les élus jouent-ils un rôle ?
Des élus de La France insoumise viennent devant les établissements, avec leur écharpe tricolore, aux côtés des bloqueurs. Ils légitiment cette forme d’action, et la violence qui va avec, alors qu’ils devraient rappeler que bloquer un service public est illégal. Et que la violence n’est jamais un mode d’action légitime. Au lycée Voltaire, j’ai eu des échanges très vifs avec certains d’entre eux, devant les élèves.
Les lycéens bloquent-ils devant parce qu’ils ne peuvent plus délibérer en AG ?
Ils ont un droit de réunion : je les y encourage même, car la démocratie lycéenne est essentielle ! Je le rappelle à chaque rentrée, c’est écrit dans le règlement intérieur. Après le premier assaut, j’ai réuni les élèves niveau par niveau. Je leur ai rappelé ce droit, et que la violence n’exprime rien. Ils m’ont écoutée, sans rien dire. Le lendemain, je faisais face à un nouvel assaut.
Vous dites « je ». Vous sentez-vous seule ?
Oui, très seule. À six heures du matin, je suis devant le lycée. Ce que je ressens, c’est une exposition physique : des chefs d’établissement ont été visés par des tirs de mortiers. Les policiers sont casqués, équipés ; moi, je suis en tenue de ville. Mon métier, ce n’est pas ça. Les jeunes sont désormais presque tous cagoulés. Avec la police, nous passons un temps fou sur les images des caméras pour reconnaitre nos élèves, à une paire de baskets, à un sac à dos. Je voudrais ne pas avoir à le faire, mais je ne veux pas que ces actes de violence restent impunis.
La violence subie en manifestation nourrit-elle cette radicalité ?
Malheureusement, oui. Même les cortèges pacifiques sont nassés, finissent souvent par l’utilisation de gaz lacrymogènes. Et la simple présence de la police galvanise certains jeunes. J’ai travaillé dix-sept ans en Seine–Saint-Denis : à l’époque, quand la police arrivait, les casseurs détalaient. Aujourd’hui, devant mon lycée en feu, je les ai vus tirer au mortier sur une colonne de CRS.
C’est déjà la fin de cette quinzième édition. Restons encore aux côtés des jeunes et intéressons-nous dans notre prochain numéro à un phénomène plus léger, mais pas moins révélateur : les batailles d’aura !