Sésame #4 : Claude et l’albatros aux ailes de géant
Victoria Mbele
- Temps de lecture : 12 min
Sésame est notre newsletter bi-hebdomadaire consacrée au pouvoir des mots et aux mots du pouvoir par Raphaël Haddad, fondateur et directeur associé de l’agence Mots-Clés et Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication.
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Comment écrirons-nous demain, comment parlerons-nous ?
Cette question me passionne depuis longtemps. Elle donnera peut-être lieu un jour à un essai sur le « langage liquide », c’est-à-dire sur la manière dont la modernité transforme nos façons de dire.
C’est avec cette interrogation en tête, que j’ai vue débarquer l’IA dans nos vies.
Le logiciel ne se contente pas de transformer nos outils, ni même de « manger le monde », comme le proclamait un stimulant essai paru il y a quinze ans. Voici qu’il transforme le langage lui-même.
C’est un fait établi en sociolinguistique que la technologie affecte les manières de dire.
Le microphone avant-hier a permis à de nouveaux orateurs, moins vocaux, d’émerger ; la télévision, ensuite, a fait évoluer la forme même des arguments ; les réseaux sociaux, il y a une quinzaine d’années, ont encouragé un phrasé plus concis, sentencieux et tonique.
Toutes ces technologies ont eu des incidences énonciatives profondes. L’IA n’en est que la dernière édition, même si la transformation est, cette fois-ci, plus spectaculaire et mieux distribuée.
Nommer une intelligence artificielle. Lui parler. Écrire avec elle. Voici donc trois gestes simples, déjà banalisés, auxquels cette édition de Sésame est consacrée.
À bien y regarder, ces trois gestes engagent bien davantage que des usages. Ils redéfinissent notre manière d’entrer en relation. Et ils transforment, plus discrètement encore, notre manière de penser, car l’écriture est le lieu de l’hésitation, de la reformulation. En un mot, de la pensée.
Désormais, ce qui nous aide à écrire nous empêche de penser.
Cela pose quelques problèmes en termes d’apprentissage et d’éducation, que notre invitée de cette édition, Deborah Elalouf-Lewiner a bien voulu examiner avec moi.
Nous voici donc tel l’albatros de Baudelaire : dotés de moyens inédits dans l’histoire de l’humanité, mais entravés par ces mêmes moyens dans ce qui fait notre singularité. Nous pouvons désormais voler, mais parviendrons-nous encore à marcher ?
Bonne lecture ou bon visionnage,
1. Prénommer une intelligence artificielle : pourquoi Claude s’appelle-t-il Claude ?
Avez-vous, vous aussi, un nouveau collègue dont vous êtes déjà très proche, et qui s’appelle Claude ?
Claude est une intelligence artificielle. Mais c’est aussi une illusion sociale parfaitement nommée.
Pourquoi ? Parce qu’on ne parle pas à une machine, on parle à quelqu’un, ou du moins, à un prénom. Un outil, ça s’utilise. Tandis qu’un prénom, on s’adresse à lui. Et ça, ça change tout.
Regardez les autres solutions. Des noms abstraits, des sigles techniques, des imaginaires grandioses. Anthropic, la société à l’origine de Claude, a fait autre chose. Elle a choisi un prénom. Comme ce fut déjà le cas pour Siri, Alexa ou Cortana.
Claude, c’est peut-être Claude Shannon, l’informaticien qui a posé les bases de la théorie de l’information. Ou c’est aussi Claude Lévi-Strauss, l’anthropologue français, qui a montré que nos sociétés fonctionnent comme des systèmes de relations.
Le langage sans le sens pour le premier. Les sociétés organisées comme un langage pour l’autre.
On ne sait pas quel Claude est le bon. Anthropic s’est bien gardée de nous le dire et de le dire à Claude d’ailleurs. Exactement comme pour nos prénoms. On ne sait pas toujours pourquoi nos parents les ont choisis pour nous.
Le choix d’un prénom n’impose pas une référence. Il laisse circuler des évocations. Il appelle des souvenirs. Il engage une émotion. Et vous, qu’est-ce que ce prénom « Claude » évoque pour vous ?
Et il y a encore autre chose. Claude nous vient du latin claudus qui signifie « le boiteux ». Le français en a gardé le verbe « claudiquer », par exemple.
Claude donc, c’est aussi le romain Claudius, longtemps perçu comme faible, marginal, pas vraiment légitime, et pourtant devenu empereur. Les Anglais connaissent bien Claude. Son surnom, c’était Britannicus. C’est lui qui a lancé la conquête de la Grande-Bretagne, renouant avec les expansions romaines et posant un acte d’autorité incontestable.
Et peu à peu, Rome a fini par se fier à lui. Comme pour l’IA. Une intelligence à laquelle on ne s’attendait pas, et avec laquelle on apprend désormais à compter.
Dire « Claude », ce n’est pas seulement rendre la technologie plus humaine. C’est abaisser la distance critique. Faciliter l’engagement. Encourager la construction d’une relation et d’un dialogue. Ce n’est pas un choix esthétique. C’est ce qu’on appelle du nudge, c’est-à-dire une incitation douce.
Et pour les communicantes et communicants, une leçon simple et forte à la fois : on ne nomme pas seulement pour dire. On nomme pour faire faire. Un bon nom ne décrit pas un produit. Il amorce une relation. Au fond, un nom, c’est déjà ce qu’on appelle en marketing, un appel à l’action.
2. Parler avec l’IA : pourquoi lui dites-vous « merci » ou vous énervez-vous avec elle ?
Vous aussi, il vous arrive de dire « merci », « s’il te plait », ou de vous impatienter lors de vos interactions avec l’IA ?
Alors même que vous savez, qu’elle ne ressent rien, qu’elle n’est pas humaine, et que @Sam Altman, le fondateur d’OpenAI, vous a encouragé à ne plus le faire ?
Et pourtant, vous le faites.
Parce que le langage ne sert pas qu’à transmettre une information. Il sert aussi à maintenir une relation, même quand il n’y a personne d’humain face à nous.
En linguistique, on appelle cela la fonction phatique du langage. Et elle a été théorisée, parmi les six fonctions du langage, par Roman Jakobson en 1963, dans son Essai de Linguistique générale.
Le langage comme instance de conventions, c’est aussi ce que montre le sociologue Erving Goffman, dans La mise en scène de la vie quotidienne (1959). C’est-à-dire, que chaque échange crée une situation d’interaction, avec des attentes implicites sur la manière de s’y comporter.
Alors vous pourriez arrêter. Ne plus dire bonjour. Ne plus dire merci. Ne plus vous énerver lorsque votre IA répond à côté.
Aller droit au prompt.
Mais vous ne le faites pas. Pourquoi ? Parce que vous n’êtes pas seulement face à une machine. Vous êtes engagé.e dans une interaction. Et dans une interaction, certaines formes de langage s’imposent presque d’elles-mêmes. Et la politesse en fait partie. Les émotions aussi. Même face à une IA.
Finalement, ce qui est intéressant, ce n’est pas que l’IA devienne humaine. C’est que nous, nous le restions.
3. Écrire avec l’IA, ou la disparition de la latence
Ce qui disparaît avec l’IA, ce n’est pas l’écriture. C’est le temps de penser.
C’est la latence. Ce temps entre l’idée et sa formulation. Ce moment de résistance où la pensée se construit. Aujourd’hui, tout est fluide. Immédiat. Disponible.
Mais cette fluidité crée une illusion. On confond la vitesse avec la clarté. Or, la clarté n’est pas une propriété du texte. C’est une qualité du raisonnement. Or, un raisonnement peut être fluide et pourtant faux. C’est le principe des sophismes.
Et quand la clarté devient une illusion, une autre question apparaît : qui parle, exactement, dans ce texte ?
Kenneth Goldsmith avait anticipé ce basculement, près de dix ans avant la démocratisation de l’IA. Dans un monde saturé de textes, écrivait-il, la créativité ne réside plus dans l’invention, mais dans la sélection, le déplacement, la réorganisation. Il appelle cela l’uncreative writing, et y a consacré un livre traduit en français par L’écriture sans écriture (2018 — François Boite édition).
Ainsi, l’auteur ne disparaît pas. Il devient éditeur, curateur, cadreur.
Cette réflexion actualise ce que les théories de l’énonciation ont mis au point depuis longtemps. Le linguiste français récemment décédé Oswald Ducrot, distingue en effet trois figures de l’énonciation :
- Le rédacteur : celui ou celle qui écrit.
- Le locuteur : celui ou celle qui dit « je » dans un texte.
- Le sujet parlant : celui ou celle à qui l’on attribue la parole.
Ces trois figures ne coïncident pas toujours, nous dit Ducrot. On peut, par exemple, écrire sans être l’auteur : c’est le rôle d’une plume (salut à la La Guilde des Plumes !). On peut porter une parole sans l’avoir produite : c’est ce que fait un ou une porte-parole.
Avec l’IA, cette dissociation devient la norme. La machine produit le texte. Mais c’est vous qui en signez les conséquences. Et cela ne choque pas vraiment. Parce qu’au fond, ce que nous cherchons dans un texte, ce n’est pas la main qui écrit. C’est la présence de quelqu’un qui avait quelque chose à dire.
Voici une excellente nouvelle pour les professionnel·les de la communication.
Deborah Elalouf-Lewiner : « La latence, ce temps de frottement, est une condition de l’apprentissage. »
Claude. Le prénom d’une intelligence artificielle. Pour explorer ce que ce prénom fait aux jeunes esprits, et ce que l’IA, plus généralement, fait à l’apprentissage, à l’émotion, à la construction de soi, j’ai rencontré Deborah Elalouf-Lewiner.
Figure de l’EdTech, elle se consacre depuis plus de vingt ans à l’éducation numérique. Elle est fondatrice de Internet Sans Crainte / Tralalere, opérateur d’Internet Sans Crainte, programme national d’éducation des jeunes au numérique, qui a touché plus d’un million de jeunes l’année dernière.

[Raphaël Haddad]. L’IA s’appelle Claude. C’est un prénom. Qu’est-ce que ça change, concrètement, pour un enfant ?
[Deborah Elalouf-Lewiner]. Les enfants ont une tendance naturelle à l’anthropomorphisme, ils parlent à leurs peluches, ils imaginent que leurs jouets sont vivants. Il suffit de glisser ses doigts dans une serviette de table pour qu’un enfant lui prête une intention. Alors, quand on a en face de soi quelque chose qui répond avec une voix douce, qui s’appelle Claude, qui semble écouter et ne jamais juger… la frontière entre l’objet et le sujet devient très poreuse.
Le prénom est un accélérateur cognitif de cet anthropomorphisme. Ce n’est pas juste une humanisation de façade : c’est une interface relationnelle.
Et les chiffres sont là pour le confirmer : aujourd’hui, environ 20 % des jeunes posent à des IA des questions intimes, émotionnelles, parfois sexuelles. Et 45 % des 18-25 ans discutent avec une IA simplement pour le plaisir.
[RH]. Vous parlez d’« illusion relationnelle ». Est-ce un danger ou une opportunité pédagogique ?
[DEL]. Les deux, à condition de nommer les choses. Ce que l’IA offre, c’est un miroir. Elle répond dans le même registre émotionnel que vous, sans vous contredire, sans vous juger, sans vous envoyer bouler parce qu’elle est occupée à autre chose. Pour un lycéen qui traverse une période de solitude, ça peut sembler être une bouée. Et les jeunes de nos panels nous le disent clairement : ils se tournent vers les IA conversationnelles dans des moments de frustration ou de questionnement auxquels personne n’a répondu.
Là où ça devient problématique, c’est quand cette illusion d’empathie se substitue à la construction de vraies relations sociales. Si un jeune obtient toujours de l’IA des réponses sympathiques, calibrées sur ses désirs, il risque d’être assez déçu par les humains qui, eux, posent des limites, se trompent, ne sont pas disponibles. C’est ce que j’appelle l’incidence sur nos vraies relations sociales.
[RH]. L’IA promet d’aider à apprendre. En pratique, est-ce qu’elle tient cette promesse ?
[DEL]. Les deux situations coexistent. D’un côté, des jeunes plus productifs, capables d’aller beaucoup plus loin dans leurs recherches. De l’autre, une délégation possible de la production du savoir elle-même.
Le vrai problème, ce n’est pas tant la rapidité, c’est l’absence de résistance cognitive.
La latence, ce temps de frottement, d’essai-erreur, de reformulation, est une condition de l’apprentissage. Les sciences cognitives le montrent depuis longtemps : c’est en verbalisant ses étapes intermédiaires, même en se trompant, qu’on mémorise et que l’on comprend. L’IA peut court-circuiter tout cela si elle est mal utilisée.
Le bon usage, c’est de demander à l’IA non pas la réponse, mais les étapes pour y parvenir. Là, on transforme l’outil en vrai tuteur. Mais ça demande une culture du cheminement, pas de la réponse immédiate. Et cette culture-là, c’est d’abord une affaire d’adultes !
[RH]. Les adultes sont-ils vraiment les mieux placés pour transmettre cette lucidité ?
[DEL]. Honnêtement ? Pas toujours. C’est même l’un des angles morts du débat. On pointe systématiquement les usages des jeunes, mais quand on les interroge dans nos panels, les adolescents nous disent que c’est leur parent qui sort son téléphone à table, sous prétexte qu’il a « quelque chose d’important ».
Nous sommes la première génération de parents à devoir accompagner nos enfants sur ces sujets, sans avoir nous-mêmes été accompagnés. Ma fille m’a dit un jour qu’elle allait me mettre un contrôle parental. Elle n’avait pas tout à fait tort. Donc non, je ne crois pas que la solution vienne d’un discours descendant. Je crois à la coéducation. C’est pour cela qu’on outille parents, enseignants et jeunes en même temps.
Ce qui me frappe dans cet échange, c’est la cohérence entre ce que Deborah Elalouf-Lewiner fait professionnellement et ce qu’elle dit sur le plan des idées. Elle ne théorise pas depuis un surplomb, elle construit des outils, les teste avec des panels de jeunes, les éprouve en famille. Il y a là une honnêteté intellectuelle rare dans un débat souvent miné par des postures.
Ce qu’elle décrit, cette « culture du cheminement » à opposer à la « culture de la réponse immédiate », résonne directement avec ce qui m’intéresse dans Claude, le nom. Anthropic a choisi un prénom pour son IA. Ce n’est pas qu’un choix marketing : c’est un acte sémiotique. Il oriente la relation avant même que l’interaction commence. Alors, comment apprend-on à ne pas se laisser absorber par elle ? La réponse de Deborah tient en un mot : la réflexivité. Utiliser la technologie pour parler de la technologie. Prendre du recul, à 8, 20 ou 45 ans.
Cette édition de Sésame, déjà la quatrième, se termine ici. Si cela vous plaît, n’hésitez pas à la recommander ou à y réagir sur les publications qui accompagnent ces vidéos.
Ce format démarre, et j’ai besoin de force pour le faire vivre !