Sésame #7 – Six seven : ce que les enfants savent et que les marques ont oublié.
Victoria Mbele
- Temps de lecture : 8 min
Sésame est notre newsletter bi-hebdomadaire consacrée au pouvoir des mots et aux mots du pouvoir par Raphaël Haddad, fondateur et directeur associé de l’agence Mots-Clés et Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication.
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C’est mon associé, Nicolas de Chalonge, qui m’avait soufflé le mot, au détour d’une conversation WhatsApp. Je ne suis pas sûr qu’il mesure ce qu’il a déclenché. Mes fils m’ont demandé chaque matin depuis deux semaines quand paraîtrait cette édition. C’est la première fois qu’ils attendaient Sésame.
Une vidéo plus tard, j’ai fini par dialoguer avec plusieurs enfants du phénomène six seven. Meilleurs experts que moi sur le sujet !
Ce qu’ils m’ont dit devrait intriguer toutes celles et ceux dont le métier est de construire des messages. Parce que six seven n’est pas une lubie d’enfants. C’est un symptôme. Celui d’une époque qui préfère les signes qu’on partage aux significations qu’on fabrique. Pour les communicant·es qui, comme moi, croient au purpose, aux valeurs, aux plateformes de messages et autre Design narratif®, le mot arrive à contre-courant. Et il circule beaucoup mieux que tous nos efforts !
Du sens au signal, du mot au flux, voici six seven, notre star du jour. Un peu secret, un peu cerise, un peu chef avec une épée, un peu chambre bien rangée (lisez l’interview des enfants plus bas, pour comprendre !)
Alors, sortez vos mains des poches et répondez-leur : six seeeeeven !
Bonne lecture,
Six Seven, du sens au signal
Le texte qui suit est la transcription approximative de la vidéo en ouverture de cette édition. J’écris d’abord mes textes, avant qu’ils ne soient tournés et montés. Aussi, il y a parfois des différences entre la version écrite et celle diffusée.
Mon fils de sept ans m’a fait un signe en criant « six seeeeven » ce matin. J’ai hoché la tête avec l’air de celui qui comprenait. Je ne comprenais rien !
Alors j’ai fait ce qui m’amuse le plus en ce moment. J’en ai fait une vidéo !
Petit historique rapide.
2023 : « quoicoubeh ». Ça ne voulait rien dire, mais ça permettait de savoir si l’autre avait la référence. Si vous étiez du même monde.
2024 : « apanyae ». Même logique. Orthographe encore plus déconcertante.
2025 : « six seven ».
Le rappeur à l’origine du mot a dit lui-même ne pas comprendre pourquoi ça avait autant marché. C’est probablement pour ça que ça a marché !
Et Dictionary.com en a fait son mot de l’année.
Réalisons : c’est un dictionnaire, c’est-à-dire un ouvrage dont la fonction est de proposer des définitions, qui a choisi un mot sans définition comme mot de l’année. Avec six seven, on a basculé d’un langage du sens vers un langage du signal.
Parce que regardez ce qui se passe quand vous lancez « six seven » dans une pièce. Quelqu’un répond. Ou pas. Et dans les deux cas, vous savez immédiatement qui appartient au groupe.
Six seven n’est pas un mot. C’est un test de reconnaissance.
« Quoicoubeh » avait encore besoin d’un piège : une question qui appelait une réponse.
« Six seven », lui, n’a besoin de rien.
Juste deux chiffres. Et deux mains pour les accompagner. Et le silence, ou la complicité font tout le travail.
Le philosophe du langage John Austin appelait cela un performatif : un mot qui ne décrit pas le monde, mais qui le modifie. Les enfants ont réinventé ça. Sans lire Austin. Ce qui, avouons-le, est nettement plus efficace et amusant ! Parce qu’un mot n’a pas besoin de signifier pour agir. Il a seulement besoin qu’on lui réponde.
Six seeeeven !
Six seven, un mot-flux
« Six seven » n’est pas vraiment un mot. C’est un signal de ralliement.
Les biologistes appelleraient ça un call-and-response. On trouve cela chez les oiseaux. Chez les supporters. Ou dans Koh-Lanta. Dans les Spartan aussi : « Raouh, Raouh, Raouh » !
Le sens est quasiment nul. La fonction tribale, elle, est maximale.
Tu lances « six seeeeven » dans une pièce, ou pendant un marathon, pour voir qui répond. Quelqu’un répond. Parfois, c’est le Pape ! Ou pas. Dans les deux cas, tu sais immédiatement qui appartient au groupe.
Mais ce qui est nouveau, ce n’est pas le phénomène. C’est la vitesse de propagation.
« Six seven » n’est pas un mot qui circule. C’est un mot qui n’existe que par sa circulation.
Il n’existe que parce qu’il se propage. S’il s’arrête, il disparaît.
Et ça, c’est très différent d’un slogan classique. Prenez « Just Do It » par exemple. Le slogan de Nike semble presque vide lui aussi. Mais Nike a mis trente ans à charger ce vide de mythologie, de culture, d’images, de victoires.
« Six seven » court-circuite tout ça. Le vide est natif. Pas construit. On sort peut-être d’une époque où les marques ont voulu surinvestir le sens : le purpose, les valeurs, la narration identitaire.
« Six seven » arrive exactement à contre-courant. Comme un signal de fatigue du sens.
Peut-être qu’on préfère désormais les signes qu’on partage, aux significations qu’on nous impose. Comme une régression joyeuse.
Parce qu’au fond, le pouvoir d’un message ne tient pas à ce qu’il dit. Il tient à ce qu’il déclenche. Ici, de l’amusement et de l’appartenance.
Quel meilleur expert pour me parler de Six Seven qu’un groupe d’enfants ?
Dans les jours qui ont suivi cette vidéo, j’ai dialogué avec plusieurs enfants de sept à onze ans, pour comprendre le phénomène Six seven. Je n’ai pas sorti mon dictaphone. Ce que vous lisez est un dialogue recomposé. Voici ce qu’ils en disent !
Raphaël pour Sésame : alors, aujourd’hui, le mot dont je voulais qu’on discute, c’est, six seven.
Tous : six seeeeven !
Adam : C’est vrai que Samuel a fait une vidéo pour YouTube avec toi ?
Raphaël : Oui.
Adam : La chaaaaance !
Samuel : ouais, en plus, moi, je veux être Youtuber, comme Unchained !
Gabrielle : tu peux nous la montrer ?
Quelques minutes plus tard…
Raphaël : alors, c’est quoi Six seven, pour vous ?
Mohamed Ali : bah, c’est un nombre.
Inès : Non, c’est deux nombres. Euh, deux chiffres !
Charles-Elie : oui, pour aller avec les deux mains !
Raphaël : Et qu’est-ce que ça vous évoque ?
Adam : Une équipe. Un maillot de foot !
Charles-Elie : je sais pas si, en NBA, il y a un joueur qui porte le numéro 67.
Amara : C’est un mot de passe.
Gabrielle : Un truc secret.
Raphaël : Pourquoi secret ?
Samuel : Pour qu’on rigole entre nous. Dès que la maîtresse elle dit 6 ou 7, on fait tous six seeeeven. Mais… discrètement !
Gabrielle : C’est un secret, parce que les chiffres, ça fait plus secret que les mots.
Inès : Les adultes, ils mettent toujours des chiffres pour bloquer leur téléphone !
Raphaël : Si vous deviez choisir, vous préféreriez être dans l’équipe Six ou dans l’équipe seven ?
Charles-Elie : Seven.
Samuel : ouais, seven parce qu’il est plus grand et qu’en plus, j’ai sept ans !
Mohamed Ali : Moi, six.
Raphaël : ah oui, pourquoi ?
Mohamed Ali : Parce qu’il y a moins de monde qui le choisira.
Amara : Moi, je prends les deux.
Raphaël : Ah ! On peut faire ça ?
Amara : Oui, puisque c’est six seven.
Raphaël : Est-ce qu’un chiffre peut avoir une personnalité ?
Ines : Oui !
Charles-Elie : je sais pas !
Raphaël : Le six, c’est comment ?
Adam : Gentil.
Inès : Un peu timide.
Gabrielle : Il est rond.
Samuel : Comme une cerise !
Raphaël : Et le sept ?
Gabrielle : Plus méchant.
Adam : Plus chef.
Mohamed Ali : Plus aventurier. Il a une épée.
Raphaël : Une épée ?
Mohamed Ali : Oui, parce qu’il est pointu !
Raphaël : Selon vous, pourquoi les humains aiment autant les chiffres ?
Gabrielle : Parce que ça rassure.
Raphaël : Tu sais ce que ça veut dire, toi, rassurer ?
Gabrielle : Bah, c’est quand on sait combien il y en a.
Charles-Elie : Les chiffres, ça range les choses.
Raphaël : Est-ce que tout doit être rangé ?
Amara : Non. Sinon, il n’y a plus de surprises.
Adam : ouais, bah ça faudrait un peu le dire à nos parents qui veulent toujours qu’on range notre chambre !
Raphaël : Finalement, c’est quoi, six seven ?
Inès : Un nombre !
Amara : Une équipe !
Gabrielle : Un secret !
Samuel : une cerise et un chef avec une épée pointue !
Adam : Une chambre bien rangée !
Charles-Elie : c’est comme une surprise en fait, à chaque fois qu’on le fait, on sait pas si l’autre va le faire.
Raphaël : Une surprise ? Alors, on ne sait pas vraiment ce que c’est finalement ?
Mohamed Ali : C’est encore mieux !
Merci de m’avoir lu jusqu’ici ! Si cette newsletter vous a plu, n’hésitez pas à le dire en commentaire et à la faire connaître autour de vous !