Sésame #8 : Chakchouka, ou l’art de mettre les petits plats dans les grands…dictionnaires !
Victoria Mbele
- Temps de lecture : 11 min
Sésame est notre newsletter consacrée au pouvoir des mots et aux mots du pouvoir par Raphaël Haddad, fondateur et directeur associé de l’agence Mots-Clés et Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication.
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La langue qui parle est la même que celle qui goûte. Alors, les mots qu’on a savourés étant enfant, on ne les oublie jamais. Les Français le savent bien : parfois, un enfant croque dans une madeleine et donne naissance à un immense écrivain.
Ma madeleine à moi, c’est une chakchouka.
La présidentielle se rapproche et on pourra débattre de la mondialisation, de l’identité, et du vivre-ensemble. Mais j’ai préféré vous parler d’œufs pochés dans une sauce tomate épicée. Et de ce que ce plat, la chakchouka, à l’orthographe aussi incertaine qu’un bonheur de verbicruciste, nous dit de la façon dont une société enregistre dans le dictionnaire ce qu’elle a déjà avalé.
Il y a un test simple pour savoir si votre organisation est en avance ou en retard sur son époque : explorez les mots qui lui manquent.
Les mots manquants sont des angles morts. Ce qu’on ne nomme pas finit par décider à notre place. Le dictionnaire a le droit d’arriver après la fête, et à dire vrai, c’est même ce qu’on lui demande. Mais les organisations, elles, n’ont pas ce luxe. Quand une réalité nouvelle émerge et reste sans nom, c’est un signal d’alerte. Et une position d’autorité laissée vacante pour vos concurrents.
Nommer juste, mais surtout, nommer tôt : voici l’un des premiers actes de gouvernance. Ce n’est pas pour rien qu’au commencement était le verbe.
Alors, bonne lecture et… bon appétit !
Raphaël Haddad, fondateur et directeur associé de Mots-Clés
Chakchouka : une métaphore que l’on peut déguster
Ce texte est la version transcrite de la vidéo en couverture de cette édition. Il est suivi par une interview originale de notre invitée de cette édition, Géraldine Moinard, directrice des éditions Le Robert.
Le Robert 2027 vient d’accueillir un nouveau mot.
Un mot qui sent bon la tomate, le cumin et l’huile d’olive chaude.
Ce mot, c’est « chakchouka ».
Je dois vous avouer quelque chose : c’est mon plat préféré.
Pas par hasard. Mon père est israélien, émigré en France, et devenu chef, ici. Moi, la chakchouka, je l’ai mangée avant de savoir lire.
Et quelque part, c’est aussi une part de ma culture, arabe et juive à la fois, qui vient d’être consacrée par le dictionnaire.
Ce mot m’intéresse parce qu’il nous raconte quelque chose d’essentiel : la façon dont les cultures circulent réellement. Pas par le haut. Pas par les institutions. Par les cuisines !
Entrer au Robert, c’est une consécration étrange. Le dictionnaire n’invente rien. Il arrive après coup. C’est d’ailleurs son rôle : constater simplement qu’un mot est devenu suffisamment familier pour être reconnu.
La chakchouka n’avait pas attendu cette permission. Elle était déjà dans les cuisines de Tunis, de Jérusalem, de Marseille, de Beyrouth ou d’Alger. Depuis longtemps.
Le Robert arrive toujours après la fête. C’est d’ailleurs ce qu’on lui demande. Et cette fois-ci, la fête avait des œufs dedans.
Les mots arrivent dans la langue par l’assiette
Tahini, la pâte de sésame du Liban. Injera, la galette fermentée d’Éthiopie. Gyoza, le ravioli japonais. Poke, le bol hawaïen d’origine polynésienne.
Avant les idées. Avant les livres. Avant les débats. Il y a les saveurs !
On goûte d’abord. On nomme ensuite.
Chakchouka vient probablement de l’arabe dialectal maghrébin. Shakk : secouer, mélanger, mettre en désordre. « Shake, shake, shake », nous dit aussi l’anglais !
Étymologiquement, la chakchouka, c’est le bazar. Le joyeux désordre.
C’est déjà presque une définition de ce qu’elle fait dans l’assiette, et sur la langue, avec tous ces s, ces ch et ces k, qui raviront les scrabbleurs !
La chakchouka, c’est une sauce tomate et poivrons, épicée. Poivrons. Ail. Cumin. Parfois harissa. Mijotée longtemps.
Et dans cette sauce, on poche des œufs. Les œufs ne disparaissent pas. Ils cuisent ensemble. Mais ils restent eux-mêmes.
Chaque famille possède la sienne. Chaque pays l’a adaptée. Chaque cuisine l’a transformée. La chakchouka résiste à la recette unique.
Son origine exacte est disputée. Tunisie, Libye, Yémen, Israël : chacun revendique la parentalité. Et cette dispute est elle-même instructive. Quand plusieurs peuples revendiquent un plat, c’est souvent qu’il a beaucoup voyagé. Avec des familles. Des migrations. Avec des valises !
La chakchouka est entrée en Europe par les cuisines des HLM. Puis par les restaurants méditerranéens. Puis par les brunchs du Marais et du Cours julien. Et la voici dans le dictionnaire !
La chakchoukaisation, version gourmande de notre destin commun.
On a longtemps cherché une métaphore pour décrire les sociétés qui se mélangent.
Le melting pot, américain.
Le métissage, de SOS Racisme, dans les années 80.
Le vivre-ensemble, de la France Black-Blanc-Beur de 1998.
Plus récemment, la créolisation, chère à Edouard Glissant et reprise lors de la dernière présidentielle par Jean-Luc Mélenchon.
La chakchouka propose une métaphore qu’on peut manger.
Les œufs ne fondent pas. Ils ne s’ignorent pas non plus. Ils cuisent ensemble dans une sauce commune. Mais chacun garde sa forme. Chacun reste reconnaissable. Et aucun ne serait exactement ce qu’il est sans ce qui l’entoure.
C’est ça que j’appelle la chakchoukaïsation. La version gourmande de notre destin commun.
Dans un monde qui cherche encore comment nommer ce qu’il devient, la chakchouka est peut-être la mondialisation la plus honnête qui soit. Celle que personne n’a pilotée. Celle que tout le monde a pratiquée. Celle qui a commencé par une odeur dans un couloir d’immeuble, lorsqu’on était enfant.
Sésame. Les mots qui produisent la réalité. Cette semaine : chakchouka.
Géraldine Moinard : « Voyons ce que la chakchoukaïsation deviendra ! »

Géraldine Moinard est directrice de la rédaction aux éditions LE Robert. Tout au long de l’année, elle scrute et soupèse l’évolution du français pour faire entrer quelque 150 mots dans le nouveau dictionnaire.
Géraldine a contribué à un ouvrage de référence sur l’écriture inclusive que j’avais publié aux éditions Le Robert il y a quelques années. On s’était alors retrouvés, chacun à notre façon, à discuter de ce que la langue doit, ou non, consacrer. C’est cette même question, en des termes moins polémiques et beaucoup plus savoureux, que je lui ai posée autour de la chakchouka, entrée dans l’édition 2026 du dictionnaire qu’elle dirige.
Raphaël Haddad. « Chakchouka » est entré au Petit Robert 2026. Quel est le seuil qu’un mot doit franchir pour justifier cette consécration ?
Géraldine Moinard. Le Petit Robert est un dictionnaire de langue générale, une photographie des mots les mieux implantés dans le français. Pour y entrer, un mot doit satisfaire trois critères. La fréquence, d’abord : est-ce qu’on le retrouve souvent, dans beaucoup de textes, de conversations ? La diffusion, ensuite : est-ce qu’on le croise dans des contextes variés, employé par des personnes très différentes, dans des médias qui n’ont rien à voir les uns avec les autres ? C’est ce qui dit qu’un mot appartient vraiment à la langue générale, et pas seulement à un milieu. Et puis la pérennité : depuis combien de temps ce mot existe-t-il, et est-ce que son usage continue de progresser ? En règle générale, il faut au moins cinq à dix ans entre l’apparition d’un mot et son entrée dans le dictionnaire. Le Covid a été une exception : le mot est entré très vite, parce qu’on savait qu’il resterait dans l’histoire, même si la maladie disparaissait. La chakchouka, elle, a pris le temps qu’il fallait.
RH. Le Robert est souvent un peu en avance sur le Larousse dans l’enregistrement des mots. Par exemple, « Assertivité », dont nous reparlerons bientôt dans Sésame, est entré au Robert en 2016, et au Larousse seulement cette année. Pourquoi ?
GM. Le Robert est plus jeune que le Larousse : il fête ses soixante ans cette année. Et dès sa création, Paul Robert a voulu un dictionnaire au plus près des usages, qui puisse refléter la langue telle qu’elle est parlée. À partir du moment où un mot se popularise, les gens ont besoin de le comprendre, de pouvoir aller le chercher quelque part.
RH. La chakchouka s’orthographie de plusieurs façons en français, selon les cultures et les pays. Comment choisissez-vous l’orthographe à retenir ?
GM. On choisit soit la graphie la plus fréquente, soit la plus logique dans le système du français. C’est-à-dire celle qui se rapproche le plus de nos conventions graphiques, même si ce n’est pas la graphie d’origine. C’est ce qui se passe avec les anglicismes : on écrit désormais végane avec un accent aigu et un e final, alors que l’anglais vegan n’en a pas. Pour la chakchouka, le son [ʃ] s’écrit naturellement ch en français, et cette graphie est aussi l’une des plus usuelles en France. C’est d’ailleurs une tendance profonde de la langue : quand un mot s’implante, il se francise progressivement. Mais il y a plein de variantes : avec ou sans k, un sh ou un ch, des combinaisons multiples aussi. Cela ne signifie pas que les autres sont interdites !
RH. Environ 150 mots entrent chaque année au Petit Robert. Les mots de la gastronomie sont régulièrement au rendez-vous. C’est un choix éditorial ou simplement le reflet d’une culture qui voyage par l’assiette ?
GM. C’est vraiment le reflet du dynamisme culturel. Aujourd’hui, on a une gastronomie assez cosmopolite, avec des échanges culinaires intenses, des migrations, des plats qui viennent du monde entier et qu’on retrouve au menu des restaurants, parfois avec des restaurants entiers qui leur sont dédiés. Donc on a besoin de comprendre de quoi il s’agit, et les mots entrent naturellement dans la langue. Il y a des catégories de mots qui sont structurellement très présentes dans les nouveautés du dictionnaire : les mots de la tech, parce qu’il y a des innovations en permanence ; les mots du développement durable, même si leur rythme a un peu ralenti ces dernières années ; et les mots de la gastronomie, parce que c’est un domaine où les emprunts sont constants. Ce n’est pas un programme éditorial, c’est la vie !
RH. Dans cette vidéo, je propose la notion de « chakchoukaïsation », comme modèle de société : les œufs cuisent ensemble dans une sauce commune, chacun gardant sa forme. Est-ce qu’il arrive qu’un mot de la cuisine entre dans le dictionnaire et devienne à son tour productif, c’est-à-dire qu’il génère des dérivés, des verbes, des adjectifs, ou de nouveaux sens ?
GM. Ça arrive, surtout quand l’emprunt vient de l’anglais et qu’il a déjà une forme verbale dans sa langue d’origine. Snack par exemple, a donné snacker, qui est aujourd’hui pleinement intégré dans le vocabulaire de la restauration : on dit des Saint-Jacques snackées, un magret snacké. Mais pour les noms de plats qui entrent dans le dictionnaire ces dernières années (bao, ramen, houmous, etc.), je ne vois pas de dérivations stabilisées. Ce qui rend d’autant plus intéressante ta proposition : la chakchoukaïsation, j’ai bien aimé. Voyons ce qu’elle deviendra !
RH. Le dictionnaire a longtemps été un instrument de pouvoir, car il atteste de ce qui existe dans la langue. Est-ce que ce poids-là, vous le ressentez encore dans votre travail quotidien ?
GM. Je pense que c’est un peu moins le cas qu’autrefois, parce qu’il y a aujourd’hui beaucoup d’autres sources d’information sur les mots, et sur le monde ! Mais il reste une forme de responsabilité réelle. Arbitrer ce qui est dans le dictionnaire et ce qui n’y est pas, ça atteste encore de l’importance d’un mot. Et on le prend au sérieux. D’autant que les débats sur la langue sont aujourd’hui très vifs. Cela montre que la langue intéresse tout le monde !
RH. Cette édition 2027 a aussi fait entrer marrainer, le verbe issu de marraine. C’est un mot qui te tient à cœur ?
GM. Il fallait corriger une anomalie. Parrain a donné parrainer, et marraine a tout autant fourni marrainer. Cette dérivation fonctionne parfaitement. Elle est également ancienne et attestée. Les traces de ce mot dans la langue existent depuis le début du XXe siècle, mais il a fallu qu’une époque décide de les regarder pour qu’il franchisse enfin le seuil du dictionnaire. On le voit, ce n’est parfois pas seulement une question de fréquence. C’est aussi une question d’attention !
Merci d’avoir lu cette édition gourmande et joyeuse de Sésame !