Sésame #9 – édition spéciale ReAix – Repères
Victoria Mbele
- Temps de lecture : 4 min
Sésame est notre newsletter consacrée au pouvoir des mots et aux mots du pouvoir par Raphaël Haddad, fondateur et directeur associé de l’agence Mots-Clés et Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication.
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Vous connaissez cette image. La boussole affolée. Le symbole officiel de notre époque.
À partir de ce jeudi soir à Aix-en-Provence, Christine Lagarde, Ursula von der Leyen, Patrick Pouyanné, Jean Castex, et plein d’autres : près de 500 intervenantes et intervenants issus de 55 pays se réunissent, pour débattre autour d’un thème : « naviguer dans un monde sans repères. »
Voici revenu le plus grand forum économique et social gratuit en Europe, réuni comme chaque année à l’initiative du Cercle des économistes.
Un seul mot au cœur de tout ça : repère.
Alors, aujourd’hui, on va se demander ce que ce mot signifie. D’où vient ce mot, repère ?
Repère et repaire sont des homophones, ils se prononcent exactement pareil. Mais ils ont deux origines distinctes, et leur collision au XVIIe siècle a produit quelque chose de fascinant.
Repaire, avec ai, c’est le repaire du loup, de la bête. Cela provient de l’ancien français « repairer » et du latin rapatriare. Cela signifie, rentrer dans sa patrie, rentrer chez soi. En ancien français, repaire désignait d’abord l’acte de rentrer. Puis, par extension, on dit en linguistique par métonymie, le lieu où l’on revenait.
Au XVIIe siècle, le mot repère s’est différencié orthographiquement, sous l’influence du latin reperire, « retrouver ». Les deux mots se sont donc croisés : l’un indique le retour au foyer, l’autre le fait de retrouver.
Aujourd’hui, le mot repère porte ces deux sens, superposés.
Un point de repère, c’est donc à la fois ce qui permet de se localiser et ce qui permet de revenir.
Donc, quand Jean-Hervé Lorenzi, le fondateur du Le Cercle des économistes, dit qu’on vit dans un monde sans repères, il dit en réalité quelque chose d’assez grave : on vit dans un monde où l’on ne sait plus où rentrer, symboliquement. De manière familière, on dirait qu’on ne sait plus où on habite !
Ce n’est donc pas un problème de boussole. C’est bien plus grave que cela : c’est un problème de domicile. Nous sommes devenus en quelque sorte des SDF de la modernité !
Mobilis in mobile !
Il faut distinguer la boussole et le repère.
La boussole indique une direction. Elle fonctionne en mouvement.
Le repère, lui, c’est un point fixe dans un espace. Il fonctionne à l’arrêt.
Mais voilà le piège : Bompard chez Carrefour, cherche des repères pour ses arbitrages stratégiques. Pouyanné chez Total cherche aussi des repères, mais géopolitiques et pour l’énergie. Braun-Pivet, elle, recherche aussi des repères, institutionnels. Pour 2027.
On cherche tous des points fixes. Alors que ce dont on a besoin, c’est d’apprendre à naviguer sans s’arrêter. « Mobilis in mobile » s’écriait le capitaine Némo, le héros de Jules Verne.
La clé, c’est de rester en mouvement, dans un monde qui change ! C’est ce que Zygmunt Bauman appellait la « modernité liquide ». Et dans un monde liquide, les repères ne tiennent plus, seul le cap compte. Les organisateurs des ReAix le sentent bien : dans le titre même de l’événement, l’autre mot important, c’est naviguer !
Le repère, une convention !
Une dernière idée, avant de vous laisser retourner à vos affaires.
En cartographie, un repère n’est pas une vérité. C’est une convention.
Prenons l’exemple du méridien de Greenwich. Il est arbitraire. On a choisi la banlieue de Londres, mais on aurait pu choisir Paris, et les Français l’ont d’ailleurs défendu jusqu’en 1884, avant de perdre au vote, encore une fois ! Un repère résulte d’une décision, pas d’une loi de la nature.
Nos repères économiques, politiques, sociaux : la croissance comme mesure du progrès, le PIB comme étalon de la richesse, l’État-nation comme cadre de la décision, ce sont finalement des conventions. Or, à force de vivre avec elles, on a oublié que nous les avions choisies.
Bonnes rencontres !