Ce que nous apprend le réseau X sur le terme “sobriété” : itinéraire d’un mot d’ordre polémique
Victoria Mbele
- Temps de lecture : 9 min
par Amina Belhadj
Un version courte de cet article est parue dans Brief, le magazine des communicants publics, en avril 2026.
Quand la responsabilité collective semble battre en retraite, que reste-t-il de la sobriété ? Longtemps présentée comme l’horizon désirable de la transition écologique, elle est aujourd’hui fragilisée par un backlash politique et social. Tantôt “énergétique”, “numérique”, “écologique”, plutôt “heureuse” ou “subie”, voire “à deux vitesses”, que reste-t-il aujourd’hui de la sobriété ? Pour y voir plus clair, je me suis intéressée aux usages du mot “sobriété” sur X/Twitter depuis la création de la plateforme en 2006, jusqu’en octobre 2025*. Et pour présenter les résultats de cette étude, je laisse la parole à la sobriété…
- Un sponsor de longue date (2014-2018)
Jusqu’en 2017, il faut bien constater que moi, sobriété, je n’intéresse que très peu la population (du moins, celle que l’on rencontre sur la twittosphère francophone) : on recense moins de 20 occurrences dans les tweets entre 2014 et 2018, aucune entre 2006 et 2013. Aussi, je n’ai pour le moment aucun lien avec la chose publique : on parle de moi sur le plan personnel pour signifier l’humilité ou la discrétion, ou pour célébrer son arrêt de la consommation d’alcool.
Mais tout change en 2018, quand un internaute tweete ceci : “baisse à 80km/h, une mesure de sobriété énergétique proposée par Négawatt… depuis 2003.”
Une première dans mon C.V. :
1) parce que c’est la première fois que je suis qualifiée d’”énergétique” (on y reviendra) et
2) parce je suis directement associée à Négawatt, une association qui promeut la transition énergétique écologiquement soutenable. Mais au fait, qui est l’auteur du tweet cité ? Il s’agit de Thierry Salomon, ingénieur énergéticien, qui n’est autre que le vice-président de Négawatt.
S’arroger la paternité d’une expression est un moyen très efficace de s’assurer de la primauté de sa définition : cela va donner les moyens à l’énonciateur, ainsi autoproclamé père ou mère de l’expression, de cadrer les termes du débat. Nulle surprise donc lorsqu’on constate que la promotion de l’expression “sobriété énergétique” par Négawatt va ouvrir une série de tweets reprenant le vocable, d’abord par des médias et des responsables politiques qui veulent aussi promouvoir “la sobriété énergétique”. Parmi ceux-ci, on trouve Greenpeace, Reporterre, la Secrétaire d’État auprès du Ministère de la transition écologique et solidaire en 2018 Emmanuelle Wargon, ou encore le député Matthieu Orphelin (affilié à LREM à l’époque). Pas tout à fait la même ligne politique… et c’est aussi un facteur de succès important ! Je commence déjà à plaire à des personnes aux positions politiques différentes, bien qu’on reste plutôt sur l’aile gauche de l’échiquier politique pour le moment. Mais ce n’est pas terminé…
- Sous le feu des projecteurs… et des débats (2019-2022)
Entre 2019 et 2022, c’est mon ascension vers les sommets de la hype. Deux symptômes en attestent.
D’abord, toujours affublé de l’adjectif “énergétique”, je deviens un objet de débat politique. L’exécutif et ses partisans continuent de m’ériger en mot d’ordre dans leurs déclarations. Bruno Le Maire annonce par exemple (07/09/2020) : “Avec @barbarapompili, nous veillons à ce que toutes les décisions prises dans le cadre de #FranceRelance favorisent un nouveau modèle de croissance, fondé sur la décarbonation de notre économie, la sobriété énergétique et les innovations vertes.”
Les critiques ne se font pas attendre. Greenpeace France interpelle l’exécutif face au manque d’électricité d’origine renouvelable : “Il faut plus de sobriété, d’efficacité et d’énergies renouvelables” (23/03/2019). Elles pointent d’ailleurs pour la plupart les contradictions des promoteurs, comme le fait le compte Cerveaux non disponibles : “Cinq panneaux publicitaires diffusant dans un hall de gare désert un message incitant à la sobriété énergétique consomment à eux seuls plus d’énergie que quinze logements familiaux” (01/09/2019). Cette problématique des écrans vidéos publicitaires énergivores donne d’ailleurs lieu en 2020 à une tribune signée par des personnalités de tous bords, demandant leur interdiction (relayée par un tweet du 01/03/2020 de Matthieu Orphelin, devenu député du groupe Liberté et territoires).
Autre contradiction fréquemment pointée : celle qui consiste à demander des efforts collectifs à la population française, tandis que les plus aisés ne paraissent pas concernés, alors même que ce sont les plus gros pollueurs. François Ruffin tweete ainsi le 3/11/2019 : “Je réclame la sobriété… mais pour les riches d’abord !” En juillet 2019, c’est le mini-scandale des luxueux dîners de François de Rugy, ministre et qui plus est de l’écologie, qui cristallise cette dissonance entre mot d’ordre d’économique donné à la majorité et actes des nantis, qui paraissent s’en dispenser.
Finalement, deux registres de discours émergent et témoignent d’une divergence de points de vue sur ce que la sobriété désigne. Dans le premier cas, la sobriété va main dans la main avec l’austérité et l’efficacité prônées par l’exécutif macroniste, comme le note Pierre Charbonnier, chercheur au CNRS, dans une rapide analyse du discours de Belfort**. Dans le second, je suis plutôt associée à une politique écologique forte et à la redistribution prônées par les élus de gauche. Car oui, la “sobriété” peut désigner l’atténuation mais aussi l’adaptation. Et pour signifier cette distinction, je deviens… “heureuse” !
Cela nous amène au second symptôme de mon succès grandissant observé entre 2019 et 2022 : je me décline désormais en nuances adjectivales. Elisabeth Borne parle de “sobriété carbone”, une agence de transformation numérique évoque (attention, suspense…) la “ sobriété numérique”, Emmanuel Grégoire, alors premier adjoint à la Mairie de Paris parle de “sobriété environnementale”. Et la droite s’y met enfin : à partir de 2019, David Lisnard (les Républicains), Maire de Cannes, publie plusieurs tweets vantant les efforts de “sobriété fiscale” faits par sa commune.
En somme, devenue objet de polémiques, je m’adapte au point de vue de tous ceux et toutes celles qui se retrouvent dans mes évocations. La création de variants (pas contagieux, ceux-ci) permet à chaque personne d’adapter la sobriété à ce qui leur plait, plait, plait. Et la hype de se poursuivre.
- Un référent incontournable… jusqu’à quand ? (juin 2022 – décembre 2022)
… avec un événement discursif qui marque mon histoire : en octobre 2022, Elisabeth Borne dévoile son “Plan de sobriété” en réponse à la flambée des prix de l’énergie. C’est la consécration : je suis utilisée pour nommer une politique publique. Je deviens alors un référent incontournable des politiques publiques : autrement dit, “tout le monde parle de la sobriété !” (tweet du 26/07/2022).
La saga commence en réalité dès juin, quand Agnès Pannier-Runacher annonce des travaux pour aboutir à ce Plan de sobriété. Et cela fait réagir : plus d’un tiers des tweets du corpus (tweets contenant le terme “sobriété” entre 2006 et 2025) sont publiés entre juin et décembre 2022. À gauche, les commentaires critiques restent globalement les mêmes que précédemment : on dénonce une “sobriété à deux vitesses” (tweet du 6/11/2022). Là où précédemment la droite était peu visible, elle est désormais sommée de donner son opinion : quand la gauche promeut sa version de la sobriété, Nadine Morano réfute le terme en opposant la “sobriété énergétique” à l’“abondance énergétique”. Pour elle, sobriété rime avec appauvrissement généralisé : elle tweete ainsi, le 10/09/2022, que “nous avions l’abondance énergétique, nous voilà contraints à la “sobriété”*** par la faute de HOLLANDE et MACRON”. Une position minoritaire qui tranche même avec celle du patronat : comme le pointe un internaute dans un tweet du 01/07/2022, désormais, même le patron de Total appelle à la sobriété****.
Une dernière idée pour illustrer l’étendue de ma réussite sociodiscursive : cette fois, loin de ne concerner que les responsables politiques, je rentre aussi dans le vocabulaire du grand public. Et c’est essentiellement pour être tournée en dérision ! Mais, la nuance est importante : ce n’est pas tant ce que je désigne qui est moqué, mais plutôt le signifiant même, le mot “sobriété” étant décrypté comme un symptôme de la “novlangue” politique : ““En situation de sobriété subie” remplace le mot “pauvre” chez les Macronistes !” (07/10/2022), relève untel. “Marie-Antoinette en 1789 : “Ils n’ont pas de pain ? Qu’ils fassent preuve de sobriété alimentaire !”” (07/10/2022), se moque une autre. C’est aussi la rançon du succès…
Conclusion : que reste-t-il de la sobriété ? (2023-aujourd’hui)
Après ces heures de gloire, que reste-t-il de moi ? Côté exécutif, je garde ma fonction de mot d’ordre. Ce qui est intéressant est que je représente désormais une sorte de voie du milieu, à la fois l”anti-”décroissance”, mais aussi l’anti-”ébriété”. En témoigne ce tweet d’Agnès Pannier-Runacher (2/09/2023) : “Si nous voulons éviter l’écueil délétère de la décroissance, nous devons faire le choix résolu de la croissance verte. Avis aux entrepreneurs : la sobriété énergétique comme la production d’#ENR sont autant d’exemples de leviers de compétitivité. Saisissez-les !”
Je prends donc la place confortable du milieu, bien nommée “sobriété modérée” (26/09/2023).
Contemplant désormais ma gloire passée, je me contente de susciter quelques rares réinvestissements : Jordan Bardella plaide ainsi pour une “sobriété normative”, qui ne connaitra probablement pas le même retentissement que sa jumelle “énergétique”. Et souhaitons qu’il en reste ainsi : le succès d’un mot dépend aussi de l’autorité de celles et ceux qui le portent…
*Cette analyse de discours a été menée sur des tweets contenant le mot “sobriété” (+100 likes, hors réponses, ce qui a donné un corpus total de 1323 tweets) publiés depuis la création de X (ex-Twitter) en 2006, jusqu’en octobre 2025. Le corpus a été analysé avec le logiciel TXM (Heiden Serge, Magué Jean-Philippe & Pincemin Bénédicte, 2010), permettant l’analyse sémantique de larges corpus de textes.
**Il s’agit d’un tweet du 11 février 2022 : “Dans le discours de Belfort de Macron, il y a ce passage sur la « sobriété ». Le coup est habile : la réduction de la conso est assimilée à l’austérité, la sobriété est ramenée à l’efficacité, et il y a un chantage au « modèle social ».”
***On remarquera l’usage des guillemets qui marquent son rejet du terme.
**** Il s’agit en l’occurrence d’un tweet qui pointe la contradiction entre le fait que Patrick Pouyané appelle les Français à la sobriété dans une tribune du JDD, alors qu’il se déplace en jet privé. La tribune en question est cosignée avec Katherine MacGregor et Jean-Bernard Lévy.