Sésame #2 – Ce que les mots rendent possible
Victoria Mbele
- Temps de lecture : 15 min
Sésame est notre newsletter bi-hebdomadaire consacrée au pouvoir des mots et aux mots du pouvoir par Raphaël Haddad, fondateur et directeur associé de l’agence Mots-Clés et Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication.
——-
Prendre un mot. Tenter d’en desserrer l’étreinte. Comprendre ce qu’il dit du monde qui vient. J’aime écrire cette newsletter et découvrir les réactions qu’elle suscite.
Ce mois-ci, ce mot s’appelle « peine de mort ».
Un mot qu’on croyait refermé, et qui revient. En Israël. En France, régulièrement. Ce retour ne dit pas quelque chose de la loi. Il dit d’abord quelque chose de nous.
Car pendant que « peine de mort » regagne du terrain, « abolition » perd le sien. Les mots qu’on cesse de porter ne disparaissent pas : ils laissent un vide que d’autres s’empressent de remplir. Raphaël CHENUIL-HAZAN, dont vous retrouverez l’interview ci-dessous, et qui préside ECPM – Ensemble contre la peine de mort, le sait mieux que quiconque.
Cette bataille sémantique est vraie dans le débat public. Elle est vraie aussi dans nos organisations. Veiller sur son vocabulaire, c’est veiller sur son patrimoine. Ce que votre organisation ne nomme pas, elle finira par ne plus pouvoir le défendre.
C’est aussi ce que nous vivons en ce moment à l’agence : avec ISAGRI sur une mission passionnante d’architecture de marque ; avec l’Université Catholique de Lille sur une thèse CIFRE pour rendre la sobriété désirable (oxymore, quand tu nous tiens !) ; dans notre propre organisation, où, à l’issue d’une évaluation, nous avons choisi Claude comme solution IA pour l’ensemble de l’équipe.
Votre organisation a-t-elle, elle aussi, des mots en train de disparaître de son vocabulaire ? Des mots qui portaient quelque chose d’essentiel pour elle et qu’elle n’ose plus dire ? L’audit de ce qu’on ne dit plus : c’est souvent par là que commencent nos réflexions les plus fécondes de positionnement ou de refonte éditoriale.
Si ces questions vous parlent, écrivez-moi. Je reçois directement et lis chaque réponse.
Et en attendant, bonne lecture !
« Peine de mort » : ce que ce terme indique de nos bascules politiques
Les lois ne commencent pas par des votes. Elles commencent par des mots. C’est là que tout commence, et que tout devrait être surveillé. En Israël, comme ailleurs.
Certains mots, qu’on pensait longtemps impossibles, finissent par revenir dans le débat public. Non pas parce qu’ils s’imposent comme des solutions, mais parce qu’ils redeviennent dicibles.
L’expression « peine de mort » fait partie de ceux-là.
Ces dernières semaines, il s’invite à nouveau dans le débat en Israël, dans le contexte d’un pays épuisé : usé par des années de guerre, groggy psychiquement, et dirigé par une coalition de droite et d’extrême droite qui sait lire cette fatigue collective mieux que personne.
En France aussi, ce débat revient régulièrement. Les dernières fois, c’était au lendemain des attentats du Bataclan, ou du meurtre sauvage de la jeune Lola.
Mais au fond, que signifie le retour de ce mot ? Et surtout : que rend-il possible ?
I. Le mot comme arme : rendre une idée pensable pour la rendre possible
Le retour de la peine de mort dans le débat israélien n’est pas seulement juridique. Il est avant tout stratégique.
Certaines forces politiques savent que la probabilité d’une adoption effective est faible, voire nulle. Que la loi votée sera retoquée par la Cour suprême israélienne, en raison de son atteinte aux principes fondamentaux de cet Etat. Mais ce n’est pas l’enjeu.
L’enjeu, ce n’est pas de faire la loi. L’enjeu, c’est de changer le langage dans lequel cette idée devient possible.
Introduire la peine de mort dans le débat public, c’est faire passer une idée de l’impensable au discutable. Un mot répété devient une idée familière. Une idée familière devient une opinion acceptable. Et une opinion acceptable finit par trouver ses défenseurs, puis ses majorités parlementaires.
Ce mécanisme ne date pas d’aujourd’hui. Dans la France des années 1970, le mot « sécurité » était encore perçu comme un marqueur réactionnaire. En moins d’une décennie, il était devenu le terrain commun de toutes les campagnes électorales. Personne n’avait changé la loi pour opérer ce déplacement. On avait changé le mot, ou plutôt, on avait changé ce que ce mot autorisait à dire.
On parle souvent de « fenêtre d’Overton » pour décrire ce glissement, c’est à dire les manœuvres visant à élargir le spectre des opinions admissibles. Je lui préfère pour ma part la notion de seuil de dicibilité, ou de cliquet parce qu’une fenêtre suggère un espace qui se déplace progressivement, presque mécaniquement, alors que la notion de seuil nous dit autre chose : une limite qui se franchit, un moment qui bascule. Et certains franchissements, même brefs, modifient durablement le terrain. On ne repasse pas un seuil dans l’autre sens avec la même facilité.
La fenêtre dit où on peut aller. Le seuil dit ce qu’on ne peut plus ne pas avoir dit. Comme une limite morale que l’on transgresse.
II. Le mot comme révélateur : ce que les sondages disent et que les lois taisent
Mais pourquoi ce mot revient-il précisément maintenant, et dans certaines sociétés plutôt que d’autres ? C’est parce qu’il ne revient jamais par hasard. Il revient quand les conditions sont réunies : peur accumulée, institutions discréditées, fatigue de la complexité.
En France, la Constitution interdit le rétablissement de la peine de mort depuis 2007. Le verrou juridique est réel. Mais les sondages nous racontent une toute autre histoire.
En 2015, dans les semaines qui ont suivi les attentats de Paris, une majorité de Françaises et de Français se déclaraient favorables à son rétablissement. En 2020, hors de tout attentat récent, dans un contexte de crispation sécuritaire plus diffuse, ce chiffre atteignait même 55 %. Ce n’était pas un pic de colère passager. C’est un fond de sentiment qui remonte régulièrement, dès que la peur s’installe, que les institutions déçoivent, qu’un événement particulièrement grave survient.
La Belgique offre un cas encore plus instructif. En 1996, l’affaire Dutroux secoue un pays déjà fragilisé par des années de scandales judiciaires. Des autocollants réclamant « la peine de mort pour les tueurs d’enfants » fleurissent sur des milliers de pare-brise. Et pourtant, fait remarquable, les parents des victimes présents à la commission d’enquête parlementaire, ne réclament pas la peine de mort. Ce que la société civile et les parents des victimes n’avaient pas demandé, le langage populaire l’avait déjà mis en circulation.
Je me suis fait la réflexion que face à des questions aussi fondamentales, les sondages ne mesurent finalement pas une intention politique. Ils mesurent plutôt un état du langage : ce que les gens acceptent de penser, de déclarer, de répondre quand on leur pose la question.
Retenons-le : ce que le droit referme, le langage le laisse toujours entrouvert. On peut abolir la peine de mort dans le droit, mais il est impossible de l’abolir complètement dans les esprits.
III. Le mot traduit : ce que les autres langues révèlent de nos impensés
Avant même d’analyser ce que ce mot fait dans le débat, il faut regarder ce qu’il dit, selon la langue dans laquelle on le prononce.
En anglais, on dit « death penalty » dans le langage courant, mais « capital punishment » dans le vocabulaire juridique que l’on pourrait traduire littéralement par « sanction capitale ». La mort disparaît finalement derrière une procédure. C’est une sanction, un mécanisme, presque une abstraction administrative. En effaçant la mort du mot, on rend la chose plus facile à prononcer, et donc à envisager.
En allemand, on dit « Todesstrafe ». Littéralement, la « peine de mort ». Le mot est frontal, sans euphémisme. Et l’Allemagne est précisément l’un des pays où ce débat est le plus culturellement verrouillé : ce que le mot porte historiquement rend sa réhabilitation presque impensable. La langue y fonctionne comme une mémoire incorporée.
En hébreu, « עונש מוות », (prononcez « Onech mavet »), la « punition de mort ». Le mot « עונש » (punition) porte une dimension assez archaïque, ancrée dans la tradition juridique du talion, de la mesure pour mesure. Dans une société qui débat aujourd’hui de son rétablissement, ce que le mot « עונש » convoque culturellement et religieusement n’est pas neutre. Il ne décrit pas seulement une sanction. Il réactive une conception de la justice où la symétrie entre le crime et la peine a valeur de principe.
On le voit : la façon dont une langue nomme la mort qu’elle inflige dit quelque chose de la façon dont une société l’assume.
Ce détour par la traduction n’est pas une simple curiosité linguistique. C’est un révélateur politique. Je crois que ça n’est pas un hasard : les sociétés qui euphémisent trouvent plus facilement le chemin du retour. Celles qui nomment frontalement, construisent, dans le mot lui-même, une résistance morale.
IV. Le mot instrumentalisé : la peine de mort comme monnaie électorale
Il faut nommer une autre réalité, plus cynique : dans plusieurs démocraties, la peine de mort n’est pas convoquée pour légiférer. Elle est convoquée pour mobiliser.
Inutile de chercher loin de nous. En France, le Rassemblement National l’a retirée de son programme en 2017, c’est-à-dire il y a moins de dix ans, et près de 40 ans après son abolition grâce à Robert Badinter. Le RN ne l’a pas supprimé par conviction abolitionniste, mais par calcul. Le mot était devenu trop coûteux électoralement pour conquérir les classes moyennes.
Mais trois ans plus tard, en septembre 2020, Marine Le Pen s’en ressaisissait pour sa rentrée politique. Sans proposition de loi, sans programme précis. Juste le mot, lâché dans le débat, pour tester la température. Le sondage Ipsos publié dans la foulée indiquait que 55 % de la population française y était favorable.
Le mot n’était pas une promesse. C’était une sonde.
On peut également prendre l’exemple brésilien. Au Brésil, Jaïr Bolsonaro a agité la question pendant toute sa campagne de 2018, sans jamais formuler de proposition législative sérieuse, la Constitution brésilienne l’interdisant. Là encore, l’objectif n’était pas de légiférer. C’était de signaler une posture, de cristalliser une colère, de fédérer un électorat autour d’un mot.
La peine de mort comme programme, c’est rare. Comme signal politique, c’est constant.
C’est aussi ce qui se joue en ce moment en Israël.
V. Le mot comme accélérateur : quand le réel se durcit, le langage se radicalise
Ce phénomène suit une logique constante : sous pression, les sociétés acceptent des mots qu’elles refuseraient en temps ordinaire. Et ces mots, une fois entrés, ne repartent plus, selon la logique de seuil de dicibilité que j’évoquais précédemment.
Après le 11 septembre, l’administration Bush n’a pas dit « torture » : elle a dit « enhanced interrogation techniques ». Le mot tabou a été contourné, mais l’acte légitimé.
Pendant la pandémie, des démocraties qui n’avaient plus prononcé le mot « couvre-feu » depuis l’Occupation ont dû le réintroduire. En Europe, le vocabulaire migratoire glisse depuis deux décennies vers « submersion », « invasion », « grand remplacement », chacun de ces mots a d’abord été disqualifié, puis toléré, puis banalisé.
Aux Philippines, la peine de mort a été abolie, rétablie, abolie à nouveau, avant que Duterte n’en réclame le retour en 2016, l’appliquant de facto sans jamais la rétablir formellement. En Turquie, Erdoğan en a réclamé le rétablissement après le coup d’État manqué de 2016. La demande n’a pas abouti juridiquement, mais elle a suffi à refermer symboliquement la perspective européenne.
Un mot, prononcé au bon moment, peut valoir une rupture diplomatique.
Dans chacun de ces cas, le schéma est identique : le réel dépasse les cadres, le langage se radicalise, et les mots ainsi entrés restent disponibles. Ils n’avaient pas disparu. Ils attendaient.
VI. Le mot qui s’efface : quand l’abolition perd sa force offensive
Il y a une dernière idée que je voudrais partager avec vous. Pas ce qui revient, mais ce qui disparaît, en silence.
Car, pendant que « peine de mort » regagne du terrain dans le langage public, un autre mot s’est affaibli dans l’indifférence. Ce mot, c’est « abolition ».
En 1981, ce mot portait une énergie offensive. Badinter ne défendait pas seulement une réforme pénale : il nommait une rupture civilisationnelle. Aujourd’hui, l’abolition existe encore dans le droit. Mais ce mot a perdu sa force dans le débat. On ne l’entend plus comme une conquête, on l’invoque comme un acquis. Et les acquis, contrairement aux conquêtes, n’ont pas de troupes pour les défendre.
C’est une constante en communication : quand un camp abandonne ses mots, l’autre avance les siens.
En 1972, 63 % de la population française était favorable à la peine de mort. Badinter a gagné contre l’opinion, parce qu’il avait un mot fort, un récit puissant, une archive de combats : Hugo, Camus, Clemenceau, Gambetta. Des voix qui donnaient à l’abolition une profondeur historique que ses adversaires ne pouvaient pas égaler.
40 ans après, l’abolition de la peine de mort est devenu une notion de juristes, discrète, défensive, technique. L’abolition a quitté le langage commun au moment où l’idée de peine de mort y revient.
En conclusion : ce qu’il faut surveiller quand les mots qui font civilisation bougent
En écrivant ce texte, je me suis fait la réflexion que la peine de mort était irréversible. Mais que son abolition elle, ne l’était pas.
La société française se croit protégée par son droit. Elle l’est. Mais 55 % de notre population désormais favorables au rétablissement de la peine de mort, c’est un signal que le droit ne peut pas lire à notre place.
Le droit tient. Le langage, lui, a déjà bougé.
Les mots ouvrent des espaces. Et pendant que « peine de mort » regagne sa dicibilité, « abolition » perd sa vigueur. Ce déséquilibre n’est pas une anecdote. C’est la tectonique lexicale souterraine, celle qui précède les bascules, celle qu’on ne retrace qu’après, en montrant que l’adhésion au retour de la peine de mort a doublé durant les 10 dernières années.
La vraie question n’est donc pas : faut-il rétablir la peine de mort ? Elle est antérieure. Elle est : pourquoi une société accepte-t-elle, à un moment précis, de se poser la question et pourquoi cesse-t-elle de lui opposer un refus catégorique ?
C’est peut-être là que tout commence. Et que tout devrait être surveillé.
En Israël, comme partout ailleurs.
Conversation avec Raphaël Chenuil-Hazan

Raphaël Chenuil-Hazan dirige depuis 2009, Ensemble contre la peine de mort (ECPM), l’unique ONG francophone entièrement dédiée à l’abolition universelle. Sous sa direction, 113 États ont rejoint le camp abolitionniste. Il prépare aujourd’hui le neuvième Congrès mondial contre la peine de mort, à Paris, du 30 juin au 2 juillet 2026.
Certains militants et militantes préfèrent « peine de mort » à « peine capitale ». Ce n’est qu’une querelle de vocabulaire ?
Non. « Capital punishment » en anglais efface la mort derrière la procédure. La peine devient abstraite. Or, la peine de mort n’est pas une sanction parmi d’autres dans une échelle de peines : c’est un acte de mort. Robert Badinter le disait. Nommer les choses justement, c’est la première ligne de ce combat.
En France, 55 % des citoyennes et des citoyens se déclaraient favorables à son rétablissement en 2020. Cela vous inquiète-t-il ?
Ce qui m’inquiète, c’est qu’on pose encore la question. L’abolition de l’esclavage, le droit de vote des femmes : on ne remet plus ces acquis en débat ! Si on posait la question sur la torture, le résultat serait peut-être aussi troublant. Les sondages mesurent finalement ce qu’on s’autorise encore à dire.
Le cas israélien est souvent présenté comme une exception. L’est-il vraiment ?
Presque. Dans l’histoire récente, seuls le Libéria, qui réabolit en ce moment, et le Burkina Faso, dont la loi n’est pas encore votée, ont rétabli la peine de mort après l’avoir abolie. Les Philippines, la Turquie, d’autres ont annoncé des tentatives. Elles se sont heurtées à leurs engagements internationaux. Ce qu’Israël s’apprête à faire est quasi unique. Et c’est pour ça que ce qui s’y passe nous concerne !
Comment l’abolitionnisme avance-t-il concrètement, à l’échelle mondiale ?
La priorité, c’est de convaincre les pays proches de l’abolition, comme le Liban, par exemple, que c’est la meilleure façon de pacifier leur société. Il est assez marquant qu’au moment où le Liban s’apprête à abolir, l’état d’Israël débat de son rétablissement. Il faut d’ailleurs rappeler sans relâche que la peine de mort est presque toujours un instrument politique : chez les populistes pour détourner le débat, chez les dictatures pour écraser l’opposition. Notre rapport annuel sur l’Iran le documente chaque année. L’abolition avance. Mais il suffit d’un moment de peur collective pour que la peine de mort reprenne de la vigueur dans les esprits.

Le congrès mondial contre la peine de mort se tiendra à Paris fin juin. Qu’en attendez-vous ?
Il se tiendra à la Maison de la Radio et à l’Assemblée nationale, du 30 juin au 2 juillet 2026. Nous attendons entre 1 500 et 2 000 personnes. Le Président Emmanuel Macron devrait l’inaugurer, avec une trentaine de ministres de différentes nations. C’est un signal fort et un moment pour rappeler que l’abolition n’est pas un acquis figé. C’est un mot qui a besoin, lui aussi, de troupes pour le défendre !