Sésame #12 : Backrooms ou l’art du mot qui manque
Victoria Mbele
- Temps de lecture : 10 min
Sésame est notre newsletter consacrée au pouvoir des mots et aux mots du pouvoir par Raphaël Haddad, fondateur et directeur associé de l’agence Mots-Clés et Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication.
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Dans mon métier, on m’appelle parfois quand un mot manque.
Une transformation qu’on n’arrive pas à faire comprendre, une innovation qu’on ne sait pas bien raconter, une raison d’être qui sonne creux (ne perdez pas de temps : c’est le propre d’une raison d’être !). Ce silence et son double — * le trop plein d’approximations à l’oral, éventuellement ponctuées par de phatiques « Vous voyez ce que je veux dire ? » —, sont les symptômes d’une expérience puissante, sans mot dédié pour la partager.
Alors, ce mois-ci, je vous propose d’assister en live à l’implantation d’un concept. Derrière le phénomène culturel, un nouveau mot. Backrooms est né d’une narration numérique collective (un Lore : tiens, voilà un autre mot qui rejoindra probablement le dictionnaire un jour) et a été propulsé par un film. Il est destiné à durer sans être traduit, tant l’expérience qu’il recouvre est partagée. Le mot backrooms a en effet servi à des millions de gens, pour décrire l’absurdité oppressante des espaces qu’on ne reconnaît plus. Derrière lui, le trauma diffus des rues désertées du Covid, dont il est sans doute la catharsis. Ce mot, aucune direction de la communication n’aurait pu le produire, mais les premiers à l’avoir investi culturellement, Kane Parsons et le studio A24, ont décroché le jackpot : 300 millions de dollars au box-office, pour moins de 10 millions de budget.
Cette édition de Sésame n’a donc pas seulement à voir avec un phénomène Internet à connaître, tant il est signe des temps, à l’intersection de la Gen alpha, du complotisme facile des forums, et de la culture américaine post-covid (ce qui revient un peu au même, je crois). C’est aussi un parfait exemple pour se poser la question, entre vos deux baignades estivales : qu’est-ce que vos équipes, vos clients, vos publics éprouvent en ce moment, sans disposer du mot qu’il faut pour le dire ? Celui qui le leur proposera et le monétisera gagnera une prime d’attribution.
Alors bonne lecture et bon été !
*Oui, j’ai décidé de ne plus priver de tirets cadratin, n’en déplaise à Claude !

Sofiane Benali et Thomas de Reals : « Le film Backrooms, c’est l’horreur du cadre moyen américain ! »
Sofiane Benali et Thomas de Reals font passer « en contrebande » ce que le cinéma cache de plus précieux : c’est le mot d’ordre de leurs contenus, Contrebande Films, où chaque vidéo retrace les influences, les obsessions et les héritages d’un film, pour montrer comment une vision intime devient une légende partagée.
Cinéphiles et Tiktokeurs à succès (déjà 312 K abonnés !), ils réalisent aussi mes vidéos pour Sésame et travaillent pour plusieurs clients de l’agence. Backrooms était l’occasion parfaite pour les faire passer devant la caméra et vous les (re)présenter. Les plus anciens reconnaîtront peut-être Thomas. Il a été consultant chez Mots-Clés, avant de vivre sa meilleure vie d’influenceur cinéma en cravate.
Raphaël Haddad : Vous avez tous les deux vu Backrooms en salle, lors d’une projection réservée. Est-ce un film de cinéma, ou un phénomène Internet porté sur grand écran ?
Thomas de Reals. Les premières vidéos de Kane Pixels sur YouTube, c’était du found footage pur, dans la continuité de The Blair Witch project ou Cloverfield : un produit Internet natif, sans budget, sans intention cinématographique revendiquée. Et puis on lui a proposé de faire la transition vers le cinéma, avec des acteurs, un vrai budget, des producteurs expérimentés. Ce qui est remarquable, c’est que c’est probablement le premier lore, une narration collective numérique, à trouver sa place sur grand écran avec ce niveau de succès. Et c’est à mettre au crédit du studio A24, à qui on doit aussi Marty supreme ou le dernier Spike Lee.
Sofiane Benali : Il y a eu dès le départ ce soupçon : est-ce un vrai film ou un objet marketing qui capitalise sur une hype Internet ? Les producteurs qui entourent Kane Parsons sont des réalisateurs d’horreur très expérimentés, ce qui a alimenté l’idée qu’il n’était finalement qu’un prête-nom utilisé pour se prémunir contre un bad buzz en appropriation, en raison de la nature collective du lore fondateur. En réalité, je pense que c’est plus nuancé.
Vous n’êtes pas tombés d’accord en sortant de la salle. Sur quoi, exactement ?
Sofiane : Moi, ce qui me pose problème, c’est l’essence même de l’horreur du film Backrooms : cette inquiétante étrangeté, un endroit qu’on reconnaît, mais qui détonne. Pour moi, cette horreur-là ne touche pas à un degré d’universalité suffisant. C’est en fait l’horreur du cadre moyen américain. Il y a quelque chose que le phénomène Internet atteignait, à savoir l’angoisse née des espaces liminaux, et que le film a raté, je trouve.
Thomas : Moi, j’ai l’impression que le film montre les limites d’un réalisateur de vingt ans qui a du mal à prêter une psychologie solide à son personnage principal, qui est un homme noir de cinquante ans, dont la vie est un peu ratée. C’est la vision d’un très jeune homme sur un archétype qu’il ne connaît pas vraiment. Ce qui me déplaît surtout, c’est qu’en passant au cinéma, on efface d’un coup tous les gens qui ont participé à ce lore pendant des années, pour ne garder qu’un seul nom.
Le Covid a vidé ces espaces familiers pendant deux ans. Je dis dans ma vidéo que Backrooms me semble être une catharsis de cette expérience collective. Qu’en pensez-vous ?
Thomas : C’est bien vu ! La particularité des backrooms, c’est une conjonction très précise : un travail collectif massif, une culture Internet à un moment de maturité spécifique, et cette période historique particulière du Covid. Des millions de gens ont vécu l’expérience de villes vides. Les backrooms ont proposé un mot pour ça.
Sofiane : Et c’est difficilement reproductible. On a déjà vu des tentatives, Slender Man, des courts-métrages nés en ligne, comme Dans le noir, mais aucune n’a atteint ce niveau. C’est un succès qui tient à une fenêtre historique. Les studios vont chercher à reproduire la formule, mais je ne suis pas sûr qu’ils y parviennent.
Pour finir : recommandez-vous des films qui restituent cette hésitation fantastique, sans jamais la résoudre ?
Sofiane : récemment, Skinamarink, le premier long métrage de Kyle Edward Ball. Deux enfants se lèvent en pleine nuit et constatent que leur maison n’a plus de fenêtres ni de portes. Leurs parents ont disparu. Tout le film, tourné en VHS posée dans des angles aléatoires, les montre cherchant dans cette maison impossible. Cela reprend une angoisse infantile assez universelle. C’est extrêmement stressant. Et il n’y a aucune réponse. Tu vas adorer !
Thomas : Et chez Lynch, bien sûr ! Mulholland Drive, Twin Peaks : il y a des endroits où on ne sait plus très bien si on est en train de rêver ou pas. Une angoisse existentielle, des questions sans réponse, des espaces liminaux. Ce que les backrooms cherchent, Lynch l’explore depuis quarante ans. Et lui ne cède pas à la facilité d’introduire des monstres !
Les backrooms : une catharsis du Covid ?
Le texte qui suit est la transcription approximative de la vidéo en ouverture de cette édition. J’écris d’abord mes textes, avant qu’ils ne soient tournés, puis montés, et il y a parfois des petites différences. Bonne lecture ou bon visionnage !

La première fois que j’ai entendu mon fils de huit ans dire « backrooms », j’ai sursauté. Parce que, pour ce que je savais de ce mot, il n’avait pas tout à fait sa place dans la bouche d’un enfant. Alors, je me suis demandé où il avait bien pu entendre ça.
Et puis j’ai compris. Il rapportait, sans l’avoir vraiment compris lui-même, le phénomène Internet de l’année. Et le film le plus rentable du moment. Trois cents millions de dollars au box-office. Le plus gros succès de l’histoire du studio américain A24. Réalisé par Kane Parsons, Kane Pixels sur YouTube, c’est le même garçon, vingt ans à peine.
Et tout ça est né d’une seule image, postée par un anonyme sur 4chan. Une photo de bureau vide. Que des milliers d’inconnus ont ensuite enrichi, inventant ensemble les couloirs, les niveaux, les créatures. Une mythologie sans auteur. Une histoire écrite à des milliers de mains, ce que la culture Internet appelle un lore, une narration collective.
Alors, c’est quoi, ces backrooms ?
Une moquette jaune qui s’étire à l’infini. Des néons. Pas de fenêtres. Pas de sortie. Un espace conçu pour des humains. Mais vidé de toute humanité.
L’idée tient en une phrase : si vous traversez par accident un mur du monde réel, vous atterrissez là. Et vous n’en sortirez plus.
Cette expérience de l’endroit fantôme trouve ses résonances avec la vie réelle.
Pour moi, par exemple, c’était une nuit passée dans un hall d’aéroport fermé. Ou ces deux néons qui s’étaient mis subitement à clignoter simultanément, un soir où j’étais resté tard au bureau.
Les backrooms, ce ne sont pas des lieux étranges. Ce sont des lieux que vous connaissez, mais que vous ne reconnaissez plus.
Si ce mot nous parle autant aujourd’hui, je crois que c’est parce que c’est une catharsis. Parce que ce phénomène surgit juste après le Covid. Et le Covid, c’est exactement ce que nous avons vécu : des espaces subitement inhabités. Des trajets sans destination. Des villes familières et si pleines de vitalité devenues méconnaissables. Tout ce que cela avait d’oppressant. D’absurde aussi.
Mais les backrooms ne disent pas que le Covid. Ils disent aussi nos journées passées à scroller. Les couloirs sans fin de la recommandation algorithmique. Ces espaces où l’IA et les réseaux nous font avancer, de salle en salle, de vidéo en vidéo, sans qu’on sache très bien où est la sortie. Ni si on la recherche encore.
Je crois que le succès des backrooms tient au fait qu’ils ont mis une image sur quelque chose que nous avions tous ressentie, sans pouvoir le nommer : l’entre-deux des espaces liminaux.
Cet entre-deux, c’est ce que Tzvetan Todorov a passé sa vie à explorer.
Dans Introduction à la littérature fantastique, en 1970, il distingue trois régimes du récit.
L’étrange : ce qui finit par s’expliquer, nous dit-il. Le merveilleux : ce qu’on accepte comme surnaturel. Et entre les deux, il y a le fantastique.
Le fantastique, ce n’est pas l’inconnu. C’est l’hésitation.
L’instant exact où vous ne savez plus si ce que vous voyez a une explication rationnelle, ou si les règles ont silencieusement changé.
Les backrooms vivent dans cet instant. Éternellement. Et c’est tout leur art : ne jamais trancher. Ils sont le chat de Schrödinger de la culture Internet.
Car le jour où l’hésitation se résout, le fantastique meurt. Et il ne reste qu’un couloir vide.
Alors, peut-être que mon fils, en prononçant ce mot, sans en mesurer le sens, était déjà entré, lui aussi, dans le délice étrange de cette hésitation-là, qui s’étire, s’étire, s’étire… à l’infini.
C’est déjà la fin de cette édition. Le prochain mot sera « éclipse », en vue de celle à venir sur l’Europe de l’Ouest, le 12 août. L’éclipse, plus vieux coup de com’ de l’histoire de l’humanité et paradoxe savoureux pour ceux qui aiment le français : voici un mot qui dit étymologiquement la défaillance, pour désigner un événement prévisible des siècles à l’avance. Et c’est aussi, un cas fascinant de communication publique : pourquoi la dernière éclipse de 1999 a occasionné une campagne de prévention de six mois, tandis que celle-ci passe totalement sous silence ? C’est l’angle que je vous proposerai.
D’ici là, n’oubliez pas vos lunettes de protection et bon été !